Six mois après le début de la guerre en Ukraine, une résolution du conflit semble encore loin. L’avancée rapide des troupes russes dans les premières semaines a fait place à une impasse, et la contre-offensive ukrainienne attendue a tardé à se matérialiser.
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Où sont les collisions sur site ? Comment le conflit pourrait-il évoluer dans les mois à venir ? Quelles sont les sorties possibles de la crise ? Les lecteurs de franceinfo ont interrogé Olivier Kempf, directeur du cabinet de stratégie La Vigie et chercheur associé à la Fondation d’études stratégiques. Voici ses réponses.
A propos de la situation au front
@cyclo_ecolo : Actuellement, quel pourcentage de la superficie du Donbass est contrôlé par les séparatistes et l’armée russe ? Ce front est-il au point mort ou un camp gagne-t-il du terrain ?
Olivier Kempf : Les Russes contrôlent 100 % de l’oblast de Louhansk et détiennent 66 à 68 % de l’oblast de Donetsk. Ce front est quasiment à l’arrêt depuis trois semaines. Il y a très peu de développement après la chute de Severodonetsk et Lisichansk. Les gains territoriaux sont très faibles et se concentrent soit autour de Bakhmut soit au niveau des banlieues de Donetsk. Il y avait très peu de progrès russes, quelques villages tout au plus.
@Maximouton : Que pensez-vous du terme « stratégie de corrosion » utilisé par certains experts pour décrire les actions de l’Ukraine, notamment dans la région de Kherson ? Est-ce un concept approprié pour vous ? Y a-t-il une chance de succès ?
Olivier Kempf : La « Corrosion Strategy » est finalement la version ukrainienne de la guerre d’usure : elle consiste à presser le feu le long de la première ligne de contact, mais surtout à tenter de couper toute la ligne de ravitaillement des Russes : les entrepôts (carburant, munitions, équipements), postes de commandement et axes logistiques, notamment les ponts. Ceci est particulièrement important dans la région de Kherson : la rive droite du Dniepr n’est reliée à la rive gauche que par deux ponts, que l’Ukraine a bombardés. Cela entrave les efforts russes dans ce domaine.
Cette manœuvre a commencé il y a cinq ou six semaines. On a beaucoup parlé d’une éventuelle contre-offensive ukrainienne vers Kherson, mais jusqu’à présent, il s’agissait plutôt de frappes visant à affaiblir l’appareil logistique russe et peut-être à préparer le début de cette manœuvre offensive de plusieurs semaines ici.
@Marie : La menace entourant la centrale nucléaire de Zaporijia est-elle réelle ? Est-il vraiment raisonnable de penser que M. Poutine ou un autre belligérant irait aussi loin après avoir subi les effets directs de Tchernobyl ? Ne sommes-nous pas dans un processus de désinformation et de chantage nucléaire comme pendant la guerre froide ?
Olivier Kempf : Dans le cas de la centrale nucléaire de Zaporijia, il s’agit d’un nucléaire civil, pas d’une bombe nucléaire militaire. Il y a donc un risque d’accident ou même d’accident radioactif civil comme ce qui s’est passé à Tchernobyl. Si le cœur du réacteur nucléaire semble très protégé, tous les objets et accessoires travaillant avec la centrale le sont moins : cela peut provoquer des dysfonctionnements qui peuvent avoir des conséquences.
Il y a un risque évident car l’usine est en première ligne, à la croisée des chemins entre les territoires ukrainiens contrôlés par les Russes et ceux contrôlés par Kyiv. Il semble que les Russes étaient stationnés aux dépôts centraux de munitions et de matériel, pensant que ces dépôts ne seraient pas touchés par l’Ukraine compte tenu de leur emplacement. Des obus tomberaient sur l’usine, ce dont les Russes et les Ukrainiens s’accusent mutuellement. Depuis, l’affaire est devenue politique, se déplaçant dans le domaine de la diplomatie internationale. Les Russes sont plus ou moins entrés dans ces négociations. En conclusion, il y a le risque radioactif, qui semble pourtant maîtrisé.
L’approvisionnement en électricité de l’Ukraine est également un défi. La centrale électrique de Zaporijia fournissait un quart de l’électricité du pays avant la guerre. Je ne sais pas si c’est en baisse, mais c’est potentiellement une source majeure d’électricité pour l’Ukraine, qui est maintenant sous contrôle russe. C’est l’un des principaux problèmes de cette plante.
Sur l’état actuel des armées
@Jean dit “Bolo”: Est-ce que les Russes ont encore beaucoup d’armes en stock et pour combien de temps, au rythme où ils les utilisent ? Ont-ils les moyens de les produire à la hauteur de leurs besoins ?
Olivier Kempf : Les Russes ont débarrassé beaucoup de vieux armements, de vieux canons et de vieux chars de l’Union soviétique, ce qui donne une certaine profondeur de ressources. Bien sûr, ce sont des armes anciennes et imprécises, mais elles permettent aux Russes d’animer le front, de mener des actions d’artillerie offensives. Il y avait aussi des stocks de munitions et leurs usines de production se trouvent principalement en Russie. En ce qui concerne les munitions de masse qui ne sont pas technologiquement avancées, les Russes ont probablement la capacité de les produire à temps.
La question est alors de les diriger vers le front. L’Ukraine frappe les dépôts de munitions russes avec des moyens occidentaux et réussit à réduire la pression des tirs russes. Mais Moscou a les moyens de résister et de maintenir une pression suffisante sur tout le front. Nous avons donc eu un rééquilibrage des deux forces.
@Karine : A-t-on une idée du nombre de morts russes dans ce conflit ? Comment les Russes le perçoivent-ils ?
Olivier Kempf : Les chiffres du ministère russe de la Défense sont assez faibles : ils diront officiellement qu’il y a moins de 10 000 morts. Les estimations occidentales font état de 15 000, voire 20 000 morts parmi les soldats russes. Il y a probablement au moins des dizaines de milliers de morts, mais il faut être prudent car il s’agit d’une estimation qui ne repose pas sur des données objectives.
Comment cela est-il reçu par la société russe ? Nous avons quelques indices, mais nous n’avons pas encore beaucoup d’échos des déplacements des mères de soldats russes, comme il a pu y en avoir lors d’autres conflits. La Russie contrôle énormément l’information : les voix dissidentes n’apparaîtront pas dans les médias.
@Tintin : Savez-vous combien d’aide militaire totale les États-Unis ont apportée à l’Ukraine depuis le début du conflit ?
Olivier Kempf : Donner un chiffre exact est très difficile, d’autant plus qu’il y a une différence entre les déclarations et les transferts réels. Tous les pays européens et nord-américains ont d’abord fourni des équipements de différents types et qualités, puis ont donné de l’argent. Ils ont également accueilli des réfugiés ukrainiens. Il y avait aussi une aide beaucoup moins visible mais importante, comme la formation et l’éducation des combattants ukrainiens pour gérer le matériel transmis ou plus généralement. Enfin, il y a le soutien en termes de renseignement, de surveillance du champ de bataille, ainsi que le soutien cyber et satellite.
Sur l’évolution du conflit dans les mois à venir
@M : A l’approche de l’hiver, la Russie sera-t-elle en position de force ?
Olivier Kempf : A partir de cet automne, le mauvais temps va gêner les manœuvres, sachant qu’il y a déjà eu peu de mouvements l’été et qu’ils gèleront encore plus avec l’hiver. Vous devrez probablement attendre la fin du dégel avant de revoir les mouvements. Les deux pays en profiteront pour reconstituer leurs forces : à la fois des ressources humaines, qui ont fait leurs preuves en quantité et en qualité, et des militaires dotés d’armes et de munitions. Ils réfléchiront probablement à de nouvelles tactiques, à une nouvelle composition et organisation du commandement. Les Russes compteront sur eux-mêmes et les Ukrainiens compteront sur l’aide de l’Occident.
On va donc vers un conflit gelé, mais un conflit gelé n’est pas un non-conflit : il y aura toujours des escarmouches, des frappes d’artillerie. Il y aura encore des morts et des blessés, mais probablement moins que ce que nous avons vu au cours des six derniers mois. Cela renvoie à une situation comparable à celle que nous avons vécue entre 2015 et 2022 dans le Donbass.
@CBO78 : Quelles pourraient être les portes de sortie “acceptables” pour que Vladimir Poutine mette fin à l’offensive ? La conquête du Donbass ? Un contrôle total sur la côte ukrainienne ? La chute du pouvoir à Kyiv ? Les objectifs deviennent assez flous (tant qu’ils pourraient être clairs…)
Olivier Kempf : Vladimir Poutine voulait initialement décapiter les autorités de Kyiv. Ça n’a pas marché pour lui. Il voulait prendre le contrôle d’une grande partie de l’Ukraine, mais il n’en a pris le contrôle que d’une partie. L’objectif du contrôle de l’oblast de Louhansk a été atteint, mais ce n’est pas encore le cas dans l’oblast de Donetsk. Certaines parties de la région de Kherson manquent également. Vladimir Poutine aimerait sans doute même se rendre à Odessa, mais il ne semble pas en avoir les moyens. C’est un objectif qu’il n’annoncera probablement pas car il semble hors de portée.
Cependant, Moscou doit présenter un bilan positif de son activité, et pour l’instant ce n’est pas vraiment le cas par rapport aux objectifs initiaux. Mais même ainsi, le Kremlin est allé trop loin pour revenir en arrière. Il est impensable que Moscou accepte de rendre ce qui a été emporté au niveau de Kherson et Zaporozhye et continue à pousser pour mordre davantage….
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