France

la face cachée de l’opération française Turquoise au Rwanda

Marie-Jean Muraquette, l’une des trois femmes tutsi qui ont témoigné devant la caméra dans un documentaire de Gael Faye et Michael Stanke, Le silence des mots. DE L’ART

ARTE – 23 AVRIL, samedi, 18h35 – DOCUMENTAIRE

“Nous pensions naïvement que l’homme blanc était le sauveur et qu’il devait apporter la paix. Mais nos problèmes se sont aggravés. Le Silence des mots commence par le témoignage brutal d’une femme du Rwanda. Un documentaire co-réalisé par l’artiste franco-rwandais Gael Faye, auteur de Petit Pays (Grasset, 2016), et Michael Sztanke, réalisateur en 2019 de Rwanda, chronique du génocide déclaré sur France 24. Il suit le destin brisé de trois Tutsi réfugiés prétendument violés par des soldats français – dont la mission, sous mandat de l’ONU, était de “protéger la population”.

Fin juin 1994, sur les collines du Rwanda encore rouges du sang des 800 000 victimes du génocide tutsi, la France envoie 2 500 hommes dans une opération militaro-humanitaire baptisée Turquoise. Les rescapés se sont regroupés dans les camps de réfugiés de Nyarushi et de Murambi, fuyant la machette des assassins hutus. Il y a des milliers de femmes parmi eux.

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“Les soldats français étaient toujours à la recherche d’une belle fille”, a déclaré aujourd’hui Marie-Jean Muraquette, 51 ans. Parfois, ils vous sortaient de la tente et faisaient de vous ce qu’ils voulaient. “Leurs souhaits étaient des ordres”, a ajouté Priska Mushimiyana. Il fallait se mettre à quatre pattes ou lever les jambes, ils réalisaient tous leurs fantasmes. “Ils m’ont poussé à terre”, se souvient Conessesa Musabimana en larmes. Un soldat filmait et un autre me violait. »

problème de transmission

Avec courage et pudeur, ces trois femmes font confiance à la caméra. L’émotion est forte lorsqu’ils reviennent sur les lieux où ils ont vécu l’enfer. “Retourner là-bas nous fera beaucoup pleurer, mais ensuite nous nous sentirons mieux”, dit l’un pour s’encourager l’autre. “Ils disent que ceux qui ne savent pas d’où ils viennent ne savent pas où ils vont”, a déclaré Prisca. Pour le spectacle, Marie-Jean Muraquette propose à sa fille de l’accompagner pour qu’elle sache “ce qui s’est passé” et “voit où nous avons survécu”.

Marie-Jean Muraquette (à gauche) et sa fille dans Le silence des mots, de Gael Faye et Michael Stanke. DE L’ART

Les paroles de ces femmes n’ont jamais été diffusées à la télévision. A la barre du tribunal, en revanche, ils ont déjà été entendus. En 2004, grâce au soutien du Dr Annie Faure, qui a travaillé pour Médecins du Monde pendant le génocide, Prisca, Marie-Jean et Concessa ont porté plainte contre X pour viol devant la justice française. Mais deux décennies d’enquêtes sur le pôle génocide et crimes contre l’humanité au tribunal de grande instance de Paris n’ont pas abouti à des avancées dans leurs dossiers.

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Selon le documentaire, La Grande Muette “refuse de coopérer à l’identification des militaires concernés”. Quant au rapport Duclert, s’il admet un « jeu de lourdes et énormes responsabilités » pour Paris, il est aussi étonnamment muet sur cet autre côté sombre de l’opération Turquoise.

The Silence of Words, un documentaire de Gael Faye et Michael Stanke (Fr.-Rw., 2022, 53 minutes). Disponible sur Arte.tv jusqu’au 19 mars 2025.

Pierre Lépidi