« Devrions-nous faire confiance à Kaz ? Autrement dit : « Faut-il faire confiance à Bernard Cazeneuve ? » Le 3 juillet 2015, l’entrepreneur américain Travis Kalanick, co-fondateur d’Uber, posait cette question par SMS au ministre de l’Economie Emmanuel Macron. Le patron de la Silicon Valley s’inquiète de la situation en France, premier pays vers lequel il a externalisé ses opérations. Uber fait alors l’objet de nombreuses enquêtes en France, tant pénalement que fiscalement. Une grave crise a éclaté avec les taxis. Les affrontements et les manifestations se multiplient dans tout le pays. Principale raison du boom des taxis : l’offre Pop, développée par Uber, qui permet à chacun de s’improviser chauffeur pour joindre les deux bouts.
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Considéré comme illégal, le service continuera néanmoins à être déployé pendant plusieurs mois. Une provocation qui va énerver le plus haut sommet de l’Etat. “Vous êtes des pirates”, dira Bernard Cazeneuve lors d’une réunion aux dirigeants de l’entreprise. Le 26 juin 2015, François Hollande annoncera qu’UberPop devra être dissous. Mais les dirigeants de la plateforme américaine resteront confiants car depuis plusieurs mois ils bénéficient de l’audition bienveillante de la figure montante du gouvernement Emmanuel Macron.
Entre Emmanuel Macron et Travis Kalanick, le PDG d’Uber, l’histoire secrète que l’on peut vous raconter à travers les dossiers d’Uber débute le 1er octobre 2014. Emmanuel Macron n’est ministre de l’Économie que depuis cinq semaines. La loi Thévenoud, censée réglementer l’activité des VTC en France – et chasser les services comme UberPop – est entrée en vigueur il y a quelques heures à peine. Puis quatre figures d’Uber sont arrivées à Bercy : le “patron”, Travis Kalanick, était là en personne, avec le vice-président du groupe, David Plouffe – ancien conseiller de Barack Obama – ainsi que Pierre-Dimitri Gor-Coty, directeur d’Uber pour Europe occidentale et le lobbyiste Mark McGahn. Comment se passe la réunion – qu’est-ce qui n’est pas à l’ordre du jour du ministre ? “Spectaculaire. Du jamais vu », résume Mark McGann à ses collègues dans un e-mail que nous avons pu consulter.
Une reconstruction d’un e-mail de Mark McGann à ses associés divulgué dans les fichiers Uber. (FICHIERS UBER / CELLULE D’ENQUETE DE RADIO FRANCE)
D’où “beaucoup de travail” à venir, selon le lobbyiste McGahn. Sa mission sera de convaincre les pouvoirs publics d’assouplir la réglementation afin qu’Uber puisse s’implanter en France comme l’entreprise le souhaite. Les meetings de Bercy se succèdent. Le 4 novembre 2014, le directeur général d’Uber France Thibaut Simphal et le directeur de la zone Europe de l’Ouest Pierre-Dimitri Gor-Coty étaient accompagnés de leurs avocats pour un entretien avec deux conseillers d’Emmanuel Macron. Dans un rapport rédigé par la multinationale, auquel nous avons eu accès, les représentants de l’entreprise américaine écrivent leur satisfaction d’être sur la même longueur d’onde avec Bercy.
“D’une manière générale, l’objectif du ministère de l’Economie est d’aller de l’avant pour clore le dossier VTC-taxi, tout en évitant d’imposer trop de freins au développement de la filière VTC”, peut-on lire. Les auteurs du rapport disent avoir évoqué lors de l’entretien à Bercy “un certain nombre d’inquiétudes quant à l’application envisagée de la loi Thévenoud”, comme la durée de la formation des chauffeurs qui, selon eux, est un frein à leur expansion.
Des milliers de documents issus des dossiers d’Uber récupérés par le journal britannique Guardian et partagés avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et ses partenaires, dont la division d’investigation de Radio France, montrent que dans les mois à venir, les dirigeants d’Uber feront pression pour une déréglementation progressive du marché. et desserrer l’étau que représente, selon eux, la loi Thévenoud.
Travis Kalanick (à droite), PDG d’Uber, a rencontré Emmanuel Macron au moins quatre fois lorsqu’il était à Bercy. (PHILIP VOYASER – POOLE / TOBIAS HASSE – DPA / AFP)
Les discussions se déroulent dans un contexte défavorable. Le géant du transport des véhicules de tourisme sans conducteur (VTC) est dans le collimateur d’une campagne de répression contre la fraude. Le 13 novembre 2014, des agents perquisitionnent les locaux d’Uber à Lyon. Ces investigations de la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) – un service sous la tutelle du ministère de l’Economie – irritent le directeur d’Uber France. Dans un message à ses collègues, Thibaut Simphal s’est plaint : « Ils nous harcèlent vraiment en ce moment, tous les jours. Bursey et ses services commencent à agir comme les affaires internes et les petits flics qui veulent “manger de la pop”. [référence à UberPop]. Très décevant.”
Cependant, il n’y a aucune raison d’être en colère contre le ministère de l’Économie. Les lobbyistes d’Uber sont heureux d’exprimer leur incompréhension et leur lassitude au jeune ministre Macron. Et selon les documents internes d’Uber, la stratégie semble avoir fonctionné. Ainsi, dans un message adressé aux patrons américains d’Uber, Travis Kalanick et David Plouffe le 17 novembre 2014, Mark McGann confirmait qu’Emmanuel Macron s’était engagé à intervenir auprès de la DGCCRF :
Reconstitution des SMS de Mark McGann à Travis Kalanick et David Plouffe à partir des fichiers Uber. (FICHIERS UBER / CELLULE D’ENQUETE DE RADIO FRANCE)
Emmanuel Macron a-t-il fait cette promesse à Uber ? Est-il intervenu auprès du GDBOP dans cette affaire ? L’actuel chef de l’Etat n’a pas spécifiquement répondu aux questions de l’ICIJ et de ses partenaires. Emmanuel Lacres, l’un de ses anciens conseillers à Bercy, aujourd’hui député, nous a assuré dans une réponse écrite que ce n’était pas le cas. Qui plus est, fin 2014, Uber n’avait toujours pas “sauvé” son service Pop, au grand dam du bouillonnant patron de la Silicon Valley, Travis Kalanick. Vue de Californie, la rigidité de la réglementation française est une aberration. Le 18 décembre, l’entrepreneur a décidé de se souvenir du ministre français, avec qui il a beaucoup en commun :
Reconstitution d’un e-mail du PDG d’Uber, Travis Kalanick, à Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie, traduit de l’anglais et extrait des fichiers d’Uber. (FICHIERS UBER / CELLULE D’ENQUETE DE RADIO FRANCE)
Emmanuel Macron a répondu quatre jours plus tard :
Reconstitution d’un e-mail d’Emmanuel Macron, ministre de l’Economie, à Travis Kalanick, PDG d’Uber, traduit de l’anglais et extrait des fichiers d’Uber. (FICHIERS UBER / CELLULE D’ENQUETE DE RADIO FRANCE)
Emmanuel Macron le considère comme un allié d’autant plus stratégique qu’Uber France a connu un début d’année 2015 chaotique : la justice ouvre une enquête pour « travail d’infiltration » ; la police arrête les conducteurs d’UberPop. Le 20 janvier, une autre rencontre discrète entre Emmanuel Macron et Travis Kalanick a lieu. Maxime Drouineau, un lobbyiste d’Uber présent à Bercy, a alors envoyé un mail aux avocats de l’entreprise : « La rencontre a duré un peu plus d’une heure. La discussion a d’abord porté sur UberPop et la proposition réglementaire de covoiturage [partage de trajet] que nous avons transmises à son cabinet la semaine dernière. » Mais l’idée ne semble pas convaincre le ministre, qui exhorte ses interlocuteurs à la prudence… « Emmanuel Macron estime que le contexte politique n’est pas propice à la mise en place de telles mesures et que nos efforts risquent étant en vain », écrit Maxim Druno. En revanche, c’est pour une ‘licence légère’ pour les VTC et donc pour une baisse significative des exigences renforcées par la loi Thévenoud.”En quittant le ministère, les dirigeants d’Uber semblent pleins d’espoir. Un “deal” avec Bercy sera à portée de main.
Et effectivement, depuis plusieurs mois, Emmanuel Macron va plaider, notamment au gouvernement, pour alléger la réglementation qui régit les plateformes de VTC. Si cela fonctionne, Uber sera un grand gagnant. En contrepartie, l’entreprise aux méthodes rejetées devra sans doute faire plusieurs concessions, abandonnant ses services les plus controversés. Dans le rapport qu’il a rédigé le 21 janvier 2015, Maxim Druno, le lobbyiste…
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