De notre envoyé spécial dans le buzz du moment,
Pendant des années, les commandes de pintes en France étaient presque exclusivement limitées à la bière blanche, blonde ou brune, la sainte trinité de la bière depuis des générations (à consommer avec modération). Bien sûr, il y avait quelques binos fruités, cidres et autres curiosités ici et là de temps en temps (toutes les saveurs sont dans la nature, après tout). Mais en nombre bien insuffisant pour ébranler ce trio que nous pensions irremplaçable. Et voilà, depuis quelques années, un quatrième type de boisson s’est invité à la fête et a conquis les cœurs et les verres. Une bière amère, un peu forte et au goût prononcé, reconnaissable entre mille. Vous l’aurez reconnu si vous fouinez un peu dans les bars et les soirées, on parle bien sûr de la sensation de ce début de décennie, le buzz du moment, la révélation de 2017-2022 : India Pale Ale, alias IPA.
Impossible de passer à côté de cette bière de haute fermentation et fortement houblonnée qui a conquis la France pendant cinq ans, façon César pendant la guerre des Gaules. Dans le monde de la consommation et des ventes, on ne l’appelle pas Blitzkrieg (le nom d’une bière IPA, eh bien), mais un “marché aux champignons”, décrit Eric Marzek, directeur des univers liquides chez Iri (Information Resources, Inc. ., une société de données pour les ventes). Découvrez : un marché inexistant qui a soudainement commencé à croître partout. Regardez les chiffres : en 2017, la grande distribution française a vendu 14 000 hectolitres d’IPA. En 2018, 27 000. En 2019, 45 000. Et en 2020, 100 000 hectolitres, un chiffre égal à 2021, a informé Eric Marzek. Doubler les ventes chaque année, c’est vrai.
La fin de “Beerix”
Voilà pour les chiffres de réussite. Après tout, l’IPA existe depuis le 18ème siècle, alors pourquoi n’apparaît-elle que maintenant ? “La bière en général connaît une forte croissance en France”, constate Jacques Bertin, rédacteur en chef adjoint du magazine spécialisé Rayon Boissons. Pendant une décennie, ses ventes ont augmenté de 10 % chaque année, tirées notamment par les bières de spécialité et les IPA. »
Avec ce succès grandissant, le public tend à acquérir de l’expérience. « En France, on a fait le tour des bières blondes classiques, comme la Heineken ou la Kronenbourg, et le consommateur devient plus exigeant et curieux, à la recherche de nouvelles saveurs. » Fin du Footix, place aux connaisseurs.
Le grand boom de la brasserie artisanale
Un changement qui cadre bien avec la grande tradition culinaire du pays, selon Magali Filuet, déléguée générale des Brasseurs de France. Ou “des gens qui aiment tester de nouveaux produits, en quête de bonne chère et de curiosité”, selon l’expert. Et parce qu’à un moment donné, il faut oser la comparaison : la bière fait-elle de l’ombre au vin, qui perd du terrain ? “La culture de la bière est en train d’émerger en France”, confirme le brasseur.
Les bonnes brasseries, parlons-en. D’une trentaine dans les années 1980, la France en compte aujourd’hui 2 500, avec une nette accélération ces dernières années. “Depuis trois ou quatre ans, en moyenne, une nouvelle brasserie a ouvert chaque jour”, s’enthousiasme Magali Filhue. La France est même devenue la première en Europe en nombre de brasseries, suivie par l’Allemagne et la Belgique. “C’est plus facile pour les brasseurs de tester de nouvelles saveurs”, explique Fabrice Le Goff de la brasserie du Grand Paris. Ils fonctionnent à un volume beaucoup plus faible, ce qui rend les dégâts moins graves. »
Cercle vertueux
Pourtant, les deux tendances, brasseries et IPA, s’auto-entretiennent : les brasseurs attirent de nombreux consommateurs vers cette bière houblonnée, tandis qu’une IPA consommée dans un bar ou chez un ami “peut aussi pousser le public à rechercher une brasserie artisanale, en recherche de nouvelles saveurs et de bières plus fines », note Jacques Bertin. Joli cercle vertueux.
« Il y a dix ans, quand tu venais au bar, tu demandais une pinte. Et c’est tout. Aujourd’hui, vous demanderez quel type de bière ils ont, choisissez une saveur spécifique”, explique le rédacteur en chef adjoint. Depuis, la chasse au « Biérix » est lancée, et commander un blond uni équivaut à une gaffe mode digne de sandales et de chaussettes : « Ça fait tout de suite passer pour quelqu’un qui n’a ni goût ni personnalité. Même les écoliers ne font plus tourner la pinte à 4 boules. Une bière doit avoir du goût et du caractère, pas être fade », confirme Mathias, coupé court après le boulot, IPA à la main. Pour Fabrice Le Goff, « les Français étaient convaincus que la bière tournait forcément autour de 4 ou 5 degrés, avait un goût assez faible et une fermentation basse. L’IPA a ouvert une nouvelle voie dans laquelle de nombreux amateurs se sont engouffrés. »
20 000 houblons sous la bière
On a compris l’exigence de goût, de nouveauté, tout ça, tout ça. Mais pourquoi une IPA apparaît-elle et pas une autre ? Parce qu’il a été relancé dans les brasseries américaines dans les années 1990 avant d’être exporté dans le monde entier. « Elle offre une grande variété de goûts et de saveurs selon le dosage de houblon. Il y en a pour tous les goûts », vante Magali Filhue. Et effectivement, l’offre s’est diversifiée et décuplé en France : de moins de 10 types d’IPA vendus en GMS il y a cinq ans, nous sommes passés à une trentaine, précise Eric Marzek.
Réponse un peu moins consensuelle pour Mathias : « Si vous optez pour un cidre ou une bière fruitée, vous risquez d’avoir l’air fragile. L’IPA a un goût assez amer et fait généralement plus de 7 degrés, évite les moqueries faciles. Fabrice Le Goff tranche le débat : « L’amertume caractéristique des IPA est la sensation la moins exploitée de notre palais aromatique. Donc c’est un goût rare, et une fois qu’on s’y est habitué, on a tendance à le chercher à nouveau. » Mais à part ça, c’est presque l’heure de l’apéro…
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