Alors que la Terre accueillera bientôt huit milliards de personnes et que les conséquences du changement climatique deviennent spectaculaires, le rôle de la natalité dans la survie de la planète bleue pose de plus en plus de questions. L’ingénieur Emmanuel Pont a travaillé sur ce sujet souvent considéré comme tabou. Ses recherches, qui traversent plusieurs disciplines comme les sciences de l’environnement, la sociologie ou la politique, sont rassemblées dans un livre paru en février : Faut-il arrêter d’avoir des enfants pour sauver la planète ? Et c’est justement le sujet de la conférence publique qu’il donnera ce samedi soir à l’espace Cosmopolis de Nantes. Soutien.
Emmanuel Pont, auteur du livre “Faut-il arrêter d’avoir des enfants pour sauver la planète ?” – F.Brennon/20 minutes
Combien de couples choisissent de renoncer aux enfants pour des raisons environnementales ?
C’est très difficile à mesurer. On sait qu’il y a environ 5% de personnes en France qui choisissent de ne pas avoir d’enfant. Il est assez stable dans le temps. C’est toujours de multiples facteurs : la carrière, la liberté, le fait qu’on n’aime pas les enfants… La raison environnementale en est une parmi d’autres. Nous savons que beaucoup de gens se demandent, mais il est difficile de savoir s’il s’agit d’un phénomène croissant.
Pourquoi ce sujet est-il si sensible à discuter ?
Cela semble un peu tabou, mais en fait tout le monde en parle. Quand je participe à des conférences sur l’environnement, il y a toujours quelqu’un qui pose la question. C’est un sujet délicat, car au niveau individuel on touche à la liberté, à l’intimité, cela remet en cause l’idée du droit à la procréation. D’un point de vue collectif, cela soulève des questions sur ce qui peut être imposé aux gens, en particulier aux femmes. Et puis, à l’échelle mondiale, quand on s’intéresse à la question, on se tourne surtout vers le continent africain. On se retrouve à parler depuis nos fauteuils européens du nombre d’enfants que les Africains devraient avoir. Avec une histoire mondiale plutôt sombre du contrôle des naissances, des stérilisations forcées, des politiques coercitives comme l’enfant unique en Chine… Cela soulève des questions sur la politique internationale, le colonialisme. Pour toutes ces raisons, c’est un sujet qui devient facilement tendu.
Vous dites que cette question est entourée de beaucoup d’idées reçues. que sont-ils
La principale est que le problème environnemental vient de pays à taux de natalité élevé, souvent pauvres, principalement en Afrique et en Asie. Nous avons des gens comme Nicolas Sarkozy qui le répètent à chaque occasion. Sauf qu’il a été prouvé que la charge écologique de l’humanité vient en grande partie des pays riches qui ont de faibles taux de natalité, et que les pays pauvres sont très loin de rattraper leur retard. Environ 10 % de la population mondiale est responsable de la moitié des émissions. Les pays à forte fécondité (plus de 3,1 enfants par femme) représentent environ 3% des émissions de l’humanité pour 20% de la population. Bien sûr, si ces mêmes pays se développent, cela aggravera la situation climatique. Mais ils sont tellement en retard que les enjeux sont faibles.
Une autre idée reçue concerne ce que vous pensez être le fardeau environnemental d’avoir un enfant…
oui Des chiffres un peu fantaisistes rapportés dans la presse prétendaient qu’avoir un enfant était la pire chose que l’on puisse faire pour le climat. En réalité, c’est un calcul qui n’a aucun sens et qui est basé sur des émissions futures très hypothétiques de cet enfant qui grandit. Les émissions d’un enfant sont beaucoup plus complexes, elles vont dépendre de la façon dont il va vivre et s’intégrer dans le monde.
Alors faut-il arrêter d’avoir des enfants ou ne pas sauver la planète ?
Ma réponse est plutôt non. L’effet d’abandonner les enfants maintenant serait négligeable. Nous gagnerons peut-être du temps, mais les avantages pour le climat seront faibles par rapport à l’effort requis.
Vous expliquez qu’il y a un élan démographique. Qu’est-ce que tu racontes ?
J’ai essayé de calculer ce qui se passerait si on introduisait la politique de l’enfant unique en France. Cela ne serait plus accepté politiquement et socialement. Même en Chine, c’était très compliqué. Puis il y a inertie, la population va mettre du temps à décliner. Il faudra attendre au moins 2100 pour diviser la population française en deux. Au vu de l’urgence climatique et des objectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050, il serait trop tard. Il convient également de noter que les émissions individuelles associées aux enfants sont bien inférieures à celles des adultes simplement parce qu’ils consomment moins. Ces émissions baissent déjà, pas assez vite, mais on peut espérer qu’elles vont encore baisser… Au total, réduire la population après 80 ans en contrôlant la natalité n’aura pas beaucoup d’effet, c’est gagné n’éliminons, au mieux, que 10 % des émissions totales cumulées.
Et le problème alimentaire ?
De nombreuses études ont été écrites à ce sujet. Ils montrent qu’il existe de nombreuses façons de nourrir 10 milliards de personnes de manière écologique. Rien n’est simple, mais il s’agit de transformer les pratiques agricoles, de manger moins de viande, de réduire les déchets. Nous avons assez de fonds pour nourrir tout le monde. Quand on regarde la faim, c’est le résultat de phénomènes politiques : des gens qui n’ont pas les moyens d’acheter de la nourriture qui existe ailleurs, parfois parce qu’elle est donnée aux animaux de la ferme. Bien sûr, si la population mondiale se stabilise, la distribution de nourriture sera un peu plus gérable. Mais on a beau être deux sur Terre, s’il y en a un qui possède tous les moyens de production, l’autre aura faim.
Pour qu’on puisse avoir un projet enfant sans culpabiliser ?
Je pense que oui. Ne pas avoir d’enfants est un choix respectable, mais il ne faut pas l’imposer aux gens. Plus que la natalité, la profonde transformation des modes de vie et du système économique est vraiment importante pour la planète. C’est là que ça devient difficile. On sort d’une pensée simpliste dans laquelle on se dit qu’il suffirait d’être moins pour qu’on puisse vivre comme avant. Ce débat sur la démographie détourne l’attention de débats qui sont plus importants : fermerions-nous la moitié des puits de pétrole s’il y en avait moitié moins ? Allons-nous continuer à détruire la biodiversité ? Les gens sortiront-ils de la culture de consommation ? Elle nous détourne aussi d’une injustice : les pays à forte natalité sont ceux qui souffriront le plus du réchauffement climatique, alors que leur responsabilité est minime.
A l’inverse, est-ce un bon pari de concevoir des enfants qui s’imaginent que leur comportement sera éminemment vertueux ?
C’est un peu une utopie. Nous ne devons pas compter sur nos enfants pour faire ce que nous ne faisons pas aujourd’hui. S’il faut attendre qu’un enfant né aujourd’hui aille à l’école dans 20 ans, pour avoir des forces dès 40 ans, on sera très en retard. Le climat n’attend pas. Il faut donc entreprendre le changement avec les gens qui sont là et qui auraient dû pouvoir le faire aujourd’hui. Et puis il y a des adultes qui disent qu’avoir un enfant a changé leur point de vue, c’est possible, ça ne se mesure en rien.
Add Comment