France

Ils ont quitté l’Education nationale… “Au bout de dix ans j’étais sur 2300 euros”

Une déception après l’autre, ils ont finalement décidé de changer de travail. Chaque année, des enseignants quittent l’Education nationale. Le nombre d’enseignants partant a également augmenté. Les départs définitifs volontaires parmi les enseignants de l’Etat de l’Education nationale sont ainsi passés de 1554 en 2019-2020 à 2286 en 2020-2021. Et si l’on remonte encore plus loin, la comparaison est encore plus flagrante : en 2008-2009 il y a eu 364 démissions. .

Une hausse que rue de Grenelle tente de minimiser : « A partir du 1er janvier 2020, les enseignants ont la possibilité de partir avec un congé conventionnel. Ceci explique cette forte augmentation. Il est vrai que la proportion de sortants n’est pas très élevée par rapport aux 850 000 enseignants exerçant en France. Mais dans le contexte de la baisse des inscriptions aux courses, ces valeurs aberrantes sont préoccupantes. “Sur les cinq dernières années scolaires, l’augmentation des sortants a été d’environ 200 sortants de plus chaque année”, souligne une étude du ministère de l’Éducation, intitulée De l’entrée à la sortie de l’Education nationale et publiée en 2020. Elle montre que les enseignants sont les ceux qui ont le plus abandonné le navire : « leur taux de démission est de 0,24 % contre 0,18 % des certifiés, 0,14 % des agrégés et 0,10 % des PLP. Autre constat : les professeurs stagiaires jettent le plus l’éponge. Car très souvent ils se rendent compte du décalage entre leurs idéaux professionnels et la réalité du terrain.

La récompense est jugée insuffisante

Ces démissions sont multifactorielles. Mais parmi les raisons les plus souvent citées par les anciens professeurs qui ont répondu à notre appel à témoins figure leur insatisfaction face aux salaires : “J’étais à 2 300 € au bout de dix ans, au moment où j’ai fini mon Master 2, ça ne me paraissait pas assez.” confie Nicolas, ancien professeur de physique-chimie devenu inspecteur en environnement. David, un ancien professeur de philosophie qui travaille aujourd’hui au ministère de l’Intérieur, a fait le même constat : « J’ai trouvé que ma rémunération et mes conditions de travail n’étaient pas à la hauteur de la difficulté du concours qui m’était proposé. » Cendrin, qui a démissionné de son poste d’institutrice pour devenir agent immobilier, reconnaît aussi que la question du salaire a joué un grand rôle : « Les enseignants travaillent de nombreuses heures sans se voir : réunions entre midi et deux ou le soir ., rencontre avec les parents, préparation et correction. Nous achetons aussi souvent du matériel avec notre propre argent. A la fin de l’année, ce chiffre”, souligne-t-elle.

La dégradation de leurs conditions de travail est aussi souvent évoquée. “Ils se sont aggravés avec la réforme du lycée : plus d’élèves dans une classe, mais aussi des cours où je me sentais complètement inutile comme enseignement scientifique, 1h par semaine devant 35 élèves de première générale dans un amphithéâtre. Gérer l’hétérogénéité de mon public était parfois difficile car je devais animer un programme exigeant avec un panel d’étudiants aux profils très divers ! Si certains lycéens étaient à un bon niveau, d’autres étaient au bord de l’illettrisme, et puis les embaucher était particulièrement difficile”, se souvient Nikola. Fanny, qui prépare actuellement sa reconversion, trouve aussi que les conditions de travail sont devenues plus difficiles : « Nous sommes plus éducatrices (il faut apprendre le respect et les notions de politesse), assistantes sociales, psychologues. Nous sommes peu ou pas formés aux réalités du terrain : les différentes formes de handicap ou les difficultés ou opportunités d’apprentissage ». Etienne n’a pas duré longtemps: après deux ans, il a quitté son poste de professeur d’histoire et de géographie. “La difficulté à gérer la discipline des élèves m’a tout de suite donné envie d’arrêter”, raconte-t-il.

“J’en ai marre des réformes successives qui ne tiennent jamais compte de la réalité du terrain”

Certains évoquent également des relations tendues avec les parents d’élèves. C’est ce que raconte Manon, ancienne professeur d’arts plastiques : « J’ai démissionné en décembre car je devais constamment me justifier auprès des parents et parfois des élèves. Dans certaines écoles, les parents font la loi. Ils appellent les proviseurs pour reprocher aux enseignants que leurs enfants ne savent pas mentir… Pour me protéger, j’ai photographié les projets d’élèves qui n’ont pas de moyenne. Jérôme rappelle aussi le “climat néfaste provoqué par un petit nombre de parents d’élèves”. «Ils sont contents d’inventer de faux problèmes, de se plaindre directement à nos supérieurs. C’est souvent ressenti comme une injustice et c’est épuisant, ça rend nerveux et inquiet pour tout, tout le temps”, se souvient-il.

Enfin, certains enseignants semblent ne plus trouver de sens à ce qu’ils font. “J’en ai marre des réformes successives qui ne tiennent jamais compte de la réalité du terrain”, confie Pascal, qui a jeté l’éponge après vingt-deux ans d’enseignement de l’espagnol. « Je n’aimais plus mon ministère de tutelle et sa gestion dévoyée. Et la crise du Covid-19 et sa gestion, entre autres, m’ont décidé pour de bon”, a encore témoigné Emily.

La crise du recrutement des enseignants étant un dossier prioritaire pour le nouveau ministre de l’Éducation, il s’est déjà engagé à revoir les salaires à la hausse. “Il faut augmenter les salaires et les rémunérations, c’est ce dont nous allons discuter avec les syndicats pour créer un choc d’attractivité pour faire en sorte que ce métier soit revalorisé”, a insisté Pape Ndiaye jeudi sur France Inter. Mais pour maintenir les enseignants en poste, il devra composer avec la délicate question des conditions de travail, mais aussi avec les possibilités d’évolution de l’éducation nationale…