France

Le juge qui s’est opposé aux opposants au bilinguisme obligatoire ment à la Cour suprême

Le chemin emprunté par le juge de 55 ans pour se rendre dans ce bureau tout en bois sur la rivière des Outaouais est insolite. Immigrant d’origine indienne, il est né au Kenya, a vécu une partie de sa jeunesse en Angleterre et s’est installé à Edmonton en 1981, à l’âge de 14 ans.

Je me souviens très bien du premier jour ici. J’avais peur, dit-il. J’avais peur pour plusieurs raisons : j’ai quitté tous mes amis, j’ai quitté une culture dans laquelle j’ai passé toute ma vie. Mais en même temps, c’était l’occasion de recommencer la vie.

Issu d’une famille modeste qui a déménagé à la recherche de meilleures conditions de vie, Mahmoud Jamal a gravi les échelons du monde juridique canadien, de la faculté de droit de l’Université McGill à la prestation de serment devant le plus haut tribunal du pays en juillet 2021. d.

Le juge Mahmoud Jamal en entrevue avec le journaliste Daniel LeBlanc

Photo: Radio-Canada / Michel Aspirot

Cette première entrevue médiatique en tant que juge de la Cour suprême de Mahmoud Jamal s’est déroulée entièrement en français, qu’il a appris à Edmonton et perfectionné à Montréal.

Évidemment, il y avait beaucoup plus d’occasions de pratiquer la langue à Montréal, mais c’était particulièrement vrai lorsque j’ai travaillé pour une entreprise à Montréal pendant deux étés. C’était un environnement entièrement français. Et aussi quand je travaillais à la Cour d’appel du Québec comme juge [Melvin] Rothman, c’était l’occasion d’approfondir ma connaissance du français, notamment avec le vocabulaire juridique.

Le juge Jamal suit toujours des cours de français à la Cour. Et il a fait du bilinguisme un héritage familial dont les deux garçons étudieront à l’Université de Montréal cet automne.

Je n’ai jamais pensé à la possibilité que la langue française soit utile à mon travail juridique. […] Mais c’est la même chose que je dis à mes enfants, le bilinguisme est un avantage utile, on ne sait jamais quand ce sera utile pour le travail. Je les encourage à apprendre la langue, à s’immerger dans la culture québécoise.

Le bilinguisme : une priorité pour la juge en chef

La nomination du juge Jamal en 2021 confirme aux yeux du juge en chef de la Cour suprême que le gouvernement fédéral peut très bien nommer des juges bilingues et d’horizons différents.

Nous avons mentionné que nous pourrions être privés de personnes de qualité qui ne peuvent pas parler bilingues. Eh bien, ce n’est pas un problème, a-t-il déclaré dans une interview séparée.

Les gens qui ont les compétences et qui aspirent à siéger un jour à la Cour suprême du Canada savent qu’ils doivent être bilingues. S’ils ne le sont pas et s’ils ont la qualité, ils l’apprennent bien, dit-il.

Juge en chef de la Cour suprême Richard Wagner

Photo: Radio-Canada / Michel Aspirot

Le premier ministre devra combler un poste vacant à la Cour suprême cet été avec un juge de l’Ontario qui parlera deux langues, selon la politique du gouvernement Trudeau.

Bien que l’obligation de nommer des juges bilingues ne soit pas encore inscrite dans la loi, le juge en chef Wagner en fait la promotion depuis plusieurs années, affirmant qu’il s’agit d’une question de respect envers les francophones du pays.

Le bilinguisme à la Cour suprême va au-delà de la capacité d’entendre les plaidoiries dans la langue des avocats s’adressant aux juges. Il existe de nombreux documents juridiques qui ne sont pas traduits, ainsi que des ateliers où chaque employé peut parler la langue officielle de son choix.

Je pense que nous avons fait des progrès ces dernières années et nous avons atteint un point où il ne faut pas lésiner. Nous devons vraiment reconnaître l’importance que tous les juges soient fonctionnellement bilingues au tribunal, déclare le juge en chef Wagner.

Le projet de loi C-13, qui est toujours au Parlement, obligera les juges de la Cour suprême à être bilingues.

La protection des minorités

Comme tout candidat à la magistrature de la Cour suprême, Mahmoud Jamal a rempli un questionnaire complet décrivant sa formation personnelle et juridique. Dans la section sur sa vision du rôle des juges dans la démocratie constitutionnelle, il a répondu :

“Une partie essentielle du travail d’un juge consiste à protéger les droits des minorités et d’autres groupes historiquement défavorisés en vertu de la Constitution, bien que cela puisse être impopulaire. »

– Citation du juge de la Cour suprême Mahmoud Jamal

Il n’est pas seulement membre d’une minorité visible, il est également membre d’une minorité religieuse. Mahmoud Jamal a grandi en tant que musulman dans la communauté ismaélienne avant de rejoindre la communauté bahá’íe, comme sa femme, une réfugiée iranienne.

Dans une interview, il a confirmé que son expérience personnelle est un atout pour la Cour, tout comme celle de chacune des personnes qui la composent.

L’équipe des communications de la Cour suprême du Canada rencontre des juges.

Photo: Radio-Canada / Michel Aspirot

Si vous êtes une femme, si vous êtes un homme, si vous êtes vous-même une minorité, vous portez votre expérience professionnelle. J’ai de l’expérience en tant que membre d’une minorité visible, d’une minorité religieuse, ce qui donne un point de vue différent.

Il ajoute – deux fois plutôt qu’une – que sa foi ne changera pas ses décisions judiciaires.

Cela ne veut pas dire que je réglerai toutes les causes en faveur des minorités, a-t-il insisté.

Loi 21

Comme le dictent leur pouvoir discrétionnaire, le juge Jamal et le juge en chef Wagner n’ont pas commenté les affaires susceptibles d’avoir gain de cause devant eux, dont la loi québécoise sur la laïcité de l’État, qui sera bientôt débattue en cour. L’appel du Québec.

Guillaume Rousseau, professeur de droit à l’Université de Sherbrooke – qui conseille également le gouvernement du Québec sur le projet de loi 21 – est convaincu que le juge Jamal saura donner du sens si l’affaire se tourne vers lui, quelles que soient ses convictions personnelles.

Guillaume Rousseau, professeur de droit à l’Université de Sherbrooke

Photo : André Chevrie

Il doit juger sur la base de preuves, et il y a autant de preuves dans les témoignages de membres de minorités qui veulent porter des symboles religieux que de preuves de membres de minorités qui ne veulent pas que les personnes au pouvoir portent des symboles religieux. Si le juge Jamal arrive l’esprit ouvert pour entendre les deux côtés de la médaille… ce n’est pas un problème, estime Guillaume Rousseau.

Le juge en chef Wagner rappelle que les candidats à la Cour suprême sont d’abord évalués par une commission indépendante en fonction de leurs qualifications professionnelles.

Bien que les neuf juges viennent souvent de provinces différentes, avec des langues différentes et des expériences professionnelles différentes, des expériences de vie différentes, des origines ethniques différentes, nous venons ici avec les mêmes valeurs canadiennes, je vous dirais, qui sont les mêmes au Québec ou ailleurs au respect des valeurs d’indépendance, d’impartialité et de respect des institutions.