France

Les coeurs de cendre des orphelins de l’opium

Au Canada, près de 27 000 personnes sont mortes d’une intoxication apparente aux opioïdes entre janvier 2016 et septembre 2021. Plus de 9 000 décès sont survenus en Colombie-Britannique.

De 2019 à 2020, les décès ont doublé pour atteindre plus de 6 000 par an, ou 17 personnes perdent la vie chaque jour.

Le 9 juin, la directrice régionale de santé publique de Montréal, Milen Druen, a également demandé au gouvernement fédéral de décriminaliser la simple possession de drogue sur son territoire.

Si le Québec était autrefois relativement épargné par ce fléau, la province est maintenant en proie à de sombres statistiques, notamment au sujet de la pandémie de COVID-19. Au cours des deux dernières années, environ 1 000 personnes y sont mortes d’overdoses.

Une victime d’une surdose reçoit les premiers soins Photo : Radio-Canada

Briser le tabou pour sortir de l’isolement

Alexandra me donne rendez-vous à l’appartement de Saint-Jérôme, où elle habite depuis plusieurs mois. Conseillère en toxicomanie au Dispensaire, elle consomme des opioïdes depuis plus de 25 ans.

Certains d’entre eux achèteront une bouteille de vin avec des amis, raconte la fragile femme au sein tatoué. C’est un plaisir pour moi de faire un petit héros.

Elle a également accepté de s’injecter une dose devant moi pour briser, dit-elle, le tabou autour de la consommation d’opioïdes. La crise des surdoses est notamment due à la stigmatisation, a-t-elle dit. Les gens se cachent. Si on pouvait en parler, il y aurait beaucoup moins de gens qui en consommeraient eux-mêmes.

Avant de commencer son rituel, elle m’a proposé une brève formation sur la naloxone, l’antidote à la dépression respiratoire causée par les surdoses d’opioïdes. Au cas où vous vous tromperiez. Alexandra sort alors un petit sachet de son sac à main contenant une pierre violette. Ça ressemble à des bonbons. Je suis à peu près sûre qu’il y a du fentanyl là-bas, dit-elle.

Le journaliste Simon Kutu regarde Alexandra évaluer si elle a du fentanyl dans sa dose à l’aide d’un petit appareil. Photo : Radio-Canada / André Perron

Pour le savoir avec certitude, elle en a testé une petite quantité avec une bande qui réagit à la présence de l’opioïde. L’appareil ressemble à un test rapide pour COVID-19. Après quelques secondes d’attente, le résultat est sans équivoque : du fentanyl définitivement, dit-elle.

Cependant, elle a décidé de le consommer, en faisant attention au dosage. Et de toute façon, il n’y a presque plus d’héroïne qui n’ait été infectée au fentanyl au Québec depuis deux ans. Elle est consciente des risques. Je suis prêt à intervenir avec mes flacons de naloxone en cas de problème. Elle a également fait deux overdoses qui l’ont conduite à l’hôpital ces dernières années.

Alexandra commence son rituel de boisson. Elle chauffe son médicament dans une cuillère pour le liquéfier puis l’aspire avec la seringue. Elle enroule un garrot autour de son bras pour retirer ses veines et s’injecte le puissant opioïde.

L’entretien est terminé. Et, heureusement, je n’aurai pas à appliquer mes nouvelles connaissances en réanimation.

Alexandra prépare une dose. Photo : Radio Canada

Distinguer le bien du mal pour limiter le surdosage

Après un an d’attente, le Dispensaire, l’organisme non gouvernemental de Saint-Jérôme pour lequel Alexandra travaille, vient de recevoir une quittance du gouvernement fédéral afin qu’il puisse manipuler des médicaments pour les analyser.

Cactus Montréal, un organisme qui travaille avec les personnes qui utilisent des drogues, offre le même service appelé Checkpoint depuis près d’un an. Son directeur général, Jean-François Marie, est convaincu que cette initiative a sauvé des vies.

L’héroïne a été récemment identifiée, qui contient de l’éthonitase, un opioïde très puissant qui ne peut pas être détecté par les bandelettes de test, a-t-il déclaré. Les gens devaient réduire la dose normale à 20 pour ne pas faire de surdosage. C’est certain qu’on a évité des morts avec ça.

Cactus rejoint plus de 70 000 personnes chaque année au centre-ville de Montréal, en partie grâce à un service d’injection contrôlée. Savoir ce qui circule dans la rue, presque en temps réel, est un outil précieux pour les travailleurs des organismes publics.

Toxicomane dans la rue devant l’entrée du métro Photo : Radio-Canada / André Perron

Entre le 1er juillet 2021 et le 31 mars 2022, plus de 320 personnes ont participé à l’exercice d’analyse de leurs médicaments. Selon M. Mary, l’initiative rassure également les consommateurs. La plupart du temps, ils obtiennent exactement ce pour quoi ils paient. Par exemple, sur environ 140 échantillons de cocaïne testés, moins de 3 % contenaient du fentanyl.

La plus grande surprise que nous ayons eue dès le début du programme a été la bonne qualité générale des substances. La cocaïne presque pure n’est pas rare à Montréal. Au contraire, la cocaïne de mauvaise qualité est une exception.

En revanche, le fléau des pilules médicales contrefaites, comme celle consommée par Marie-Francis McEhern, se confirme au vu des résultats de cette première année d’analyse. C’est un non-sens et les doses sont aléatoires, dénonce le directeur de Cactus Montréal. Et ils sont tellement bien faits qu’on n’a plus la capacité de distinguer visuellement le vrai du faux. Avec l’analyse des substances, nous pouvons le faire.

Les ravages de l’épidémie de surdoses

Photo : Radio-Canada / André Perron