France

Mathieu Blanchard savoure son duel “complètement irréel” avec Kilian Jornet

Nous l’avons laissé samedi à Chamonix dans un vrai sprint après 171km de course folle. Héroïque dauphin de l’invincible Kilian Jornet à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, Mathieu Blanchard a réussi l’exploit inédit, comme le Catalan, de passer sous la barre des 20 heures lors de l’ultra high mondial. Deux jours plus tard, cet ancien ingénieur, qui n’a découvert le trail qu’en 2016 après avoir déménagé à Montréal, était encore sur son petit nuage lorsqu’il a pointé à 20 minutes.

Des souvenirs plein la tête, comme la préface de son prochain livre, négocié avec succès sur la ligne d’arrivée avec Kilian Jornet, le coureur de 35 ans, ancien candidat de Koh-Lanta, revient sur ce mano mano qui a enduré tout le parcours monde en tension et même au-delà, grâce à une retransmission historique en direct à la télévision.

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Que ressens-tu vraiment, deux jours après avoir parcouru, en 19h54, ce mythique Tour du Mont Blanc (171 km et 10 000 m de dénivelé positif) ?

Comme l’an dernier, je me sens étonnamment bien, avec seulement quelques petits courbatures, qui ne sont rien à l’échelle de l’intensité de la course. Pour le reste, j’ai complètement perdu le contrôle de toutes les demandes, entre médias et réseaux sociaux. C’est un non-sens, je ne sais pas comment je vais m’en sortir (sourire). Dans trois jours, lorsque mes endorphines chuteront, je m’attends à un contrecoup et à une légère dépression.

L’après-course peut-il être si dérangeant ?

Oui, car depuis août 2021 et ma troisième place ici (après François D’Haene et Aurélien Dunand-Pallaz), j’attendais cet UTMB 2022. C’est une année très intense pour moi car à chaque fois je vais m’entraîner depuis janvier , je pensais à l’UTMB. Ma vie tourne autour de cette course, que ce soit à travers mon podcast ou le livre que j’écris, qui doit sortir en janvier. J’ai décidé de quitter Montréal pour m’installer exprès dans les montagnes au printemps. Je suis obsédé par cette course, c’est trop limité. Et maintenant c’est fini, donc je sais que je vais ressentir un vide, un énorme vide dans ma vie. Je n’ai plus d’objectif de performance, donc je n’ai plus de raison de m’entraîner dur. Mais j’ai la chance d’être un aventurier en série, j’ai donc pu m’attacher très rapidement à un autre projet.

Pouvons-nous imaginer avoir recours à un jour où nous respectons une échéance aussi folle ?

Oui, mais ce ne sera pas vraiment pour la performance. Je dois participer en octobre aux 30 ans de la Diagonale des Fous à La Réunion pour une course relais (4 x 37 km) avec une équipe d’aventuriers de Koh-Lanta. Cela devrait me permettre de chausser les baskets pour la première fois dans le cadre d’une course. Ensuite, je m’attaquerai au semi-marathon des Sables en Jordanie (70 à 120 km) avec mon petit frère Lucas, amputé, pour un projet d’inclusion. Côté compétition, je compte rester à ce haut niveau de l’UTMB pour me concentrer sur la préparation de la saison prochaine.

Troisième en 2021 et deuxième samedi, Mathieu Blanchard pourrait décider de retenter sa chance l’an prochain à l’UTMB, l’épreuve ultra la plus prestigieuse au monde. -UTMB

On imagine déjà que vous avez prévu de viser la marche du podium qui vous manque à Chamonix en août 2023, non ?

C’est encore trop tôt, mais avec la météo de samedi, il est évident que j’ai la capacité de gagner l’UTMB. 2023 sera le 20e anniversaire de l’événement. Je veux m’inscrire et si ni Kylian (Jornet) ni François (D’Haenet) ne sont disponibles, j’irai. Mais s’il y en a un, ce sera sans moi.

Planifierais-tu déjà tes objectifs pour la saison selon le calendrier des deux favoris de la discipline ?

Disons que j’ai été trois fois à l’UTMB et que j’aimerais découvrir d’autres courses de très haut niveau comme les Western States et le Hardrock 100 (aux Etats-Unis), ou encore la Diagonale des Fous. Quitte à retourner à Chamonix, j’aimerais maximiser mes chances de gagner. J’ai l’humilité de dire que François et Killian sont meilleurs que moi et le seront toujours. Bien sûr, je pourrais les battre, comme j’ai failli le faire samedi, mais mes chances de victoire restent limitées quand l’un de ces deux extraterrestres est sur la ligne de départ. D’autres athlètes sont extraordinaires, mais ils me font moins peur.

Comment avez-vous réussi à améliorer votre chrono de 2021 de 1h17 et même de 4h celui de 2018 ?

Je n’ai toujours pas la réponse. Je dois essayer d’analyser tout cela du mieux que je peux. Pendant 19 ans, les experts et les geeks de l’UTMB avaient conclu qu’il était impossible de mettre moins de 20 heures pour terminer l’UTMB. Donc, passer à cette barrière est complètement irréaliste pour moi. Paradoxalement, j’ai débuté ma saison assez tardivement, ayant commencé à courir en mars, avec une quatrième place au MIUT de Madère (115 km en avril). Puis j’ai terminé 5ème au Lavaredo Ultra Trail (121km), fin juin en Italie, avec une cheville affaiblie après m’être foulée trois semaines plus tôt. J’ai ressenti une perte de confiance et je n’étais pas au top physiquement. J’ai même envisagé d’abandonner l’UTMB quand j’ai vu mon chat se préparer. Du 15 juillet au 15 août, j’ai travaillé très dur dans les Alpes, mais un bloc d’un mois ne suffit généralement pas. Je me demande s’il y avait quelque chose de magique, une transcendance mentale, quand j’ai rencontré Killian samedi.

Saviez-vous qu’il envisageait d’abandonner car Jim Walmsley avait 15 minutes de retard avant que vous ne le rattrapiez au km 120…

Oui, je suis arrivé comme une fusée et j’ai vu que c’était assez soldé. C’est une course après tout, donc si c’était un autre coureur, je lui dirais “bonne chance” et je m’arrêterais. Mais il y avait Kilian Jornet, l’homme qui m’a initié au trail running. Mon premier trail movie, mon premier trail book, c’était lui. C’est une telle inspiration pour moi que je ne voulais pas du tout passer à côté en disant “je suis devant toi, tant pis pour toi”. Je respecte tellement cet homme que je n’ai même pas osé le dépasser quand je l’ai approché. Je lui ai demandé si je pouvais l’aider. Il m’a dit qu’il avait un peu de mou et je l’ai encouragé à rester derrière moi puis à faire le point lors du prochain arrêt au stand à Champex. Ensuite, nous nous sommes fixé comme objectif commun d’aller à la chasse à Jim [Walmsley] dont l’avance diminuait. Une nouvelle course a commencé pour lui alors que nous avons rattrapé et immédiatement laissé tomber Jim vers le km 135.

Vous imaginiez arriver ensemble à Chamonix, tant votre duel était alors tendu avec Killian Jornet ?

Non, nous voulions faire l’expérience de ce mano mano, qui nous divertissait sans fin. Il a pris quelques minutes d’avance sur moi dans la montée et j’ai comblé cet écart dans la descente. Dans la descente avant le dernier ravitaillement à Vallorcine (km 150), il a disparu derrière moi à un moment donné. Je ne sais pas ce qu’il a fait, mais j’ai pensé qu’il avait cliqué. Je me voyais vers une victoire à l’UTMB. J’ai commencé à penser à ma fête dès mon arrivée. Mon imagination a été de courte durée car 5 minutes plus tard il était de nouveau sur mes pieds, celui-là (sourire). Puis il a tout donné pour poser une tuile monumentale du ravito. J’avais peur d’exploser après lui, alors je l’ai laissé partir.

Mathieu Blanchard a vécu un moment particulier samedi sur la ligne d’arrivée, aux côtés de Kilian Jornet, sa principale source d’inspiration en trail. – UTMB / Paul Bréchaux

Depuis samedi, avez-vous déjà regretté d’avoir redémarré Kilian Jornet, comme il l’a lui-même admis ?

Non, je suis très fier de ce moment. Je vois ma carrière d’ultra-trailer comme un projet à long terme et je reste là où je suis, très humble. Ça ne devrait pas être pour moi cette fois, ça l’est. J’avance et je ne regrette pas de ne pas avoir été le premier : devant moi se trouve Kylian Jornet, il a une intelligence sportive et un rapport à son corps exceptionnel. Donc être deuxième, à seulement 5 minutes derrière lui, c’est comme une victoire pour moi.

Cette deuxième place en moins de 20 heures vous a permis de montrer que votre podium pour 2021 n’est pas dû au hasard et qu’il ne faut pas vous voir comme un ancien candidat de “Koh-Lanta”, non ?

Depuis ma troisième place l’an dernier, j’ai été perçu comme un passionné de trail plutôt que comme un candidat à la télé-réalité. C’est vrai, parfois jusque-là j’étais déçu que dans la rue on m’appelle plus pour Koh Lanta que pour le chemin. Ensuite, dans tous les sports, on voit souvent des sportifs qui font le coup de grâce du siècle avant de disparaître. Pour asseoir sa crédibilité il faut la vérifier et cet UTMB m’a permis d’exploser mon syndrome d’imposteur qui…