FIGAROVOX / INTERVIEW – L’Académie de Versailles recrute en partie ses professeurs par de courts entretiens oraux. Jean-Remy Girard, président du SNALC, juge la pratique scandaleuse. Selon lui, on ne devient pas professeur en une demi-heure.
Jean-Remy Girard est Président du SNALC (Syndicat National des Lycées et Collèges).
FIGAROVOX. – L’Académie de Versailles recrute des professeurs sous contrat en leur accordant des entretiens d’une demi-heure. Comment cette pratique vous inspire-t-elle ?
Jean-Rémy GIRARD. – Le fonctionnement du recrutement des contractuels est scandaleux. Il faut se rappeler que ce sont des personnes qui vont enseigner devant des élèves pendant une voire plusieurs années. Penser que l’on peut devenir professeur en une demi-heure est quelque chose qui nous semble incroyable. Je ne me vois pas devenir vétérinaire ou pilote de chasse en une demi-heure simplement parce que j’ai un chat ou parce que j’aime voyager en avion. Cette pratique est choquante.
D’ailleurs ce n’est pas nouveau, c’est déjà structurel. Ce qui est vraiment choquant, c’est de s’en vanter, de dire que c’est merveilleux. La vérité est que nous mettons sur la place publique la crise des effectifs, la difficulté d’avoir des enseignants formés, et que nous sommes donc déterminés à embaucher des personnes précaires pour lesquelles nous avons très peu de garanties. Louer et utiliser le langage marketing pour avoir l’air moderne et imiter le monde de l’entreprise est orwellien.
Pourquoi l’Education nationale a-t-elle recours à ce type d’entretien ?
Elle ne peut pas avoir assez de titulaires. Tout le monde ne peut pas trouver sa place dans les compétitions. C’est un problème structurel qui s’est nettement aggravé cette année. Pendant longtemps, cela ne s’appliquait qu’à certaines matières au lycée, maintenant le problème touche aussi le primaire.
A noter que l’enseignant est un fonctionnaire de catégorie A, qui a Bac + 5, presque le mieux qu’il puisse faire, et l’enseignant perçoit en moyenne 1000 euros de moins qu’une autre catégorie de fonctionnaire.
Jean-Rémy Girard
D’un autre côté, on peut aussi penser que, d’un point de vue budgétaire, il n’est pas inintéressant d’avoir des enseignants moins payés, plus fragiles et avec moins de droits. Il existe une idée selon laquelle les contractuels sont plus « pratiques » : ils sont plus flexibles et coûtent moins cher.
De plus, cela conduit très vite à la création d’une sorte de compétition malsaine entre des professeurs qui ont fait cinq ans de formation, plus concours, plus un an d’expérience, et d’autres qui s’y retrouvent, de semaine en semaine. Certains commencent 48 heures après leur embauche.
Comment expliquez-vous la pénurie d’enseignants ?
Le métier d’enseignant n’est plus un métier attractif aujourd’hui. C’est un métier qui profite d’une image assez dégradée et mal rémunérée pour son niveau d’études et par rapport à d’autres pays comparables à la France. A noter qu’un enseignant est un fonctionnaire de catégorie A qui a un Bac + 5, quasiment le plus élevé qu’il puisse faire, et perçoit en moyenne 1 000 € de moins qu’un autre fonctionnaire de catégorie A. Imaginez une discipline comme les maths souffrant d’un crise du recrutement : avec un Bac + 5 en maths, tu ne t’embêteras pas à aller faire une année de stage rémunéré 1,1 SMIC dans des conditions difficiles quand tu peux trouver un boulot qui paye le double voire le triple et qu’il n’y a aucun risque d’obtenir un chaise au visage.
Le risque est que l’on s’attaque directement à l’existence même de la concurrence.
Jean-Rémy Girard
Quant aux conditions, elles sont difficiles pour diverses raisons. Les enseignants travaillent de plus en plus dur. Une des enquêtes statistiques du ministère montre que le temps de travail moyen des enseignants a augmenté : on est entre 40 et 45 heures de travail réel par semaine. De plus, la taille des classes a augmenté, les élèves deviennent de plus en plus difficiles et les familles aussi deviennent de plus en plus difficiles à gérer… Combinez cela avec tout ce que nous avons vu pendant ‘Waveless’ : les enseignants sont une catégorie professionnelle qui se sent relativement peu soutenu par sa hiérarchie. Il y a donc un cocktail explosif pour rendre le métier peu attractif.
Aujourd’hui, nous constatons que nos collègues ne conseillent pas à leurs propres enfants de devenir enseignants.
Ce nouveau système de recrutement est-il le signe d’une baisse du niveau des enseignants ? Menace-t-il les concours des enseignants?
Le risque est que l’on s’attaque directement à l’existence même de la concurrence. La compétition n’est pas parfaite, mais elle offre des garanties : en matière de contrôle disciplinaire, de défense et d’entraînement. On peut quand même penser qu’il vaut mieux avoir un entraînement et une course aux lèvres. Les lèvres offrent la possibilité de vérifier à un certain niveau disciplinaire. Les enseignants enseigneront ensuite la littérature en dernière année ou les nombres complexes et les intégrales.
C’est le signe d’une dévalorisation générale de certaines fonctions encore essentielles à la société : la fonction d’éducation, la fonction de soin.
Jean-Rémy Girard
Il faut aussi rappeler que c’est un métier qui travaille avec des étudiants : il peut proposer des conditions complexes, ce sont des gens qui travaillent avec des gens. Vous ne pouvez mettre personne devant des enfants.
De plus, de nombreux contractuels arrêtent assez rapidement. Certains viennent parce qu’ils ont l’image d’Epinal comme enseignant, mais ils se rendent vite compte de la réalité sur place : ce n’est pas plus rassurant que leur précédente carrière d’ingénieur. Certains pensent même que leur expérience dans l’éducation nationale est plus difficile que leur expérience en entreprise.
Au-delà des enseignants, faut-il y voir une dévalorisation du service public ?
C’est le signe d’une dévalorisation générale de certaines fonctions encore essentielles à la société : la fonction d’éducation, la fonction de soin. Aucune société ne peut survivre sans éducation nationale et sans système de santé. Ces professions sont attaquées, dévalorisées, avec un pouvoir d’achat toujours en baisse.
Aujourd’hui, nous sommes confrontés à des crises dans des domaines qui devraient être les plus appréciés par l’État. On se rend compte que pour des raisons budgétaires à court terme, ces métiers, qui nécessitent beaucoup de monde, ne sont pas valorisés. Cela coûterait trop cher.
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