France

Sandrine Russo et l’entrecôte, “symbole de masculinité” : les faits à l’origine de la polémique

La députée EELV Sandrin Russo, le 2 août, à l’Assemblée nationale. Alain Jocard/AFP

  • L’expression “litige”

Sandrine Rousseau, représentante d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) de Paris, a participé, samedi 27 août, aux journées estivales de la fête à Grenoble. Lors d’une table ronde sur la consommation de viande et son impact sur le climat, elle a déclaré : « Nous devons changer de mentalité pour que manger un steak cuit au barbecue ne soit plus un symbole de masculinité. »

  • réactions en chaîne

Cette “petite phrase”, prononcée notamment par un journaliste des Libérés du Dauphiné, a très vite provoqué des réactions outrées. « Quand le grotesque atteint son paroxysme… Arrêtez ces délires ! », a écrit le député Les Républicains (LR) Eric Ciotti sur Twitter. « Assez pour blâmer nos garçons pour tout ! Stop à la “dégradation” de nos hommes ! Arrêtez les délires de Rousseau”, a réagi Nadine Morano (LR).

Interrogé mardi par Europe 1, le premier secrétaire du Parti communiste français (FPC) Fabien Roussel a également déclaré : “On mange de la viande en fonction de ce que l’on a dans notre portefeuille, pas en fonction de ce que vous avez dans votre culotte ou dans votre slip. »

Sandrine Rousseau a en revanche reçu le soutien de Clémentine Autain, députée de La France insoumise (LFI), qui a rappelé sur BFM-TV que “les femmes mangent deux fois moins de viande rouge que les hommes”, ou Julien Bayou, d’EELV . En revanche, Yannick Jadeau, qui a été désigné comme candidat présidentiel des Verts, face à Sandrine Rousseau, a eu une réaction plus mesurée mercredi sur franceinfo : il “regrette ces polémiques” et estime qu'”il faut être très pédagogue et que nous parvenons toujours à articuler les grands enjeux mondiaux et le quotidien des Français et des Françaises ».

  • Différences de consommation entre hommes et femmes

L’écart entre les hommes et les femmes en termes de consommation de viande a été mesuré par l’Enquête Nationale Individuelle de Consommation Alimentaire (INCA), qui est réalisée tous les sept ans sous l’égide des Ministères de la Santé et de l’Agriculture.

Il précise que « les disparités entre les sexes apparaissent à l’adolescence et s’accentuent à l’âge adulte. Ils évoquent notamment une consommation d’aliments plus conforme aux recommandations alimentaires des femmes (préférence volaille, lait caillé et fromage blanc, compotes, soupes, jus de fruits et boissons chaudes) que des hommes (préférence autres viandes, fromages, desserts et crèmes desserts, saucissons, sandwichs et pâtisseries salées, boissons gazeuses et alcoolisées). Un chiffre est souvent mis en avant : la consommation moyenne de viande (hors volaille) est de 43 grammes par jour pour les hommes de 18 à 79 ans contre 27 grammes pour les femmes.

La viande, chère, a toujours été un aliment de prestige réservé aux riches ou aux occasions festives. « Dans un contexte de pénurie de viande pour les paysans et la classe ouvrière, la consommation de produits carnés varie également au sein d’un ménage, le chef de famille ayant droit à des portions plus grandes et meilleures pour reconstituer ses forces. la satiété de ceux qui ont “gagné le pain”, rappelle une étude de FranceAgriMer sur l’évolution des régimes végétariens en Europe, citant des travaux anthropologiques. On y voit en effet la racine de l’image de la viande comme nourriture masculine. Il y a une augmentation de l’intérêt pour les régimes végétariens ou avec une réduction de la consommation de viande, avec une prédominance chez les femmes, indique également l’étude.

  • Lien prouvé entre viande et changement climatique

La consommation de viande, qui a augmenté dans le monde depuis les années 1960, a un impact important sur les émissions de gaz à effet de serre et donc sur le changement climatique.

Lire le décryptage : Pourquoi la viande est-elle si mauvaise pour la planète ?

Certains types de viande nécessitent plus de ressources que d’autres. Un kilogramme de bœuf équivaut à 27 kg de gaz à effet de serre (GES), tandis que la production de la même quantité d’agneau émet 39 kg de GES. Loin devant le porc (12,1 kg), la dinde (10,9 kg) ou le poulet (6,9 kg).

Un panel collégial formé par la revue médicale The Lancet estimait en 2019 que les Européens devaient réduire leur consommation de viande rouge de 77 % pour respecter les limites planétaires et leur santé, tout en doublant celle de fruits, légumes, noix et légumineuses.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Pourquoi notre système alimentaire n’est pas durable pour la planète

Selon une étude publiée en novembre 2021 dans la revue Plos One, basée sur les habitudes alimentaires de 212 Britanniques, un régime végétarien émet 59% moins de gaz à effet de serre qu’un régime conventionnel. En moyenne, le régime alimentaire des hommes étudiés avait un impact 41% supérieur à celui des femmes, en grande partie à cause de la différence de consommation de viande – et dans une moindre mesure d’alcool.

  • La dimension symbolique du débat

Dans le contexte de débats houleux sur les inégalités sociales et l’urgence climatique, la viande devient un objet de tension politique. Selon l’essayiste Jean-Laurent Casselly, co-auteur de La France sous nos yeux (Seuil, “Sciences humaines”, 2021), médias et personnalités conservateurs se saisissent de lui pour confirmer qu’une partie de la gauche voudrait empêcher les Français de manger tout ce que vous voulez, surtout la viande rouge.

A lire aussi : Article réservé à nos abonnés “Steak-frites bien parti”

La députée verte Sandrine Russo est devenue l’une des cibles favorites des milieux conservateurs pour ses discours mêlant écologiste et féminisme. En cette rentrée universitaire, elle co-écrit un essai intitulé “Au-delà de l’Androcène” (Prague, “Libelle”), qui pointe la relation entre organisation patriarcale, capitalisme et effets climatiques.

Plusieurs fois victime de cyberharcèlement, moquée par des comptes Twitter parodiques, elle fait également l’objet d’une plainte pour “négligence” par la Fédération nationale de chasse pour des propos tenus lors d’une émission de France 2 sur l’implication de fusils de chasse dans le meurtre de femmes.

Décodeurs