Les agents immobiliers qui en ont assez de subir des comportements inappropriés et de recevoir des images indécentes dans le cadre de leur travail ont décidé de lever le voile sur une face sombre de leur métier en stigmatisant les clients “pervers”.
Recevoir des photos de pénis en érection, se sentir menacé lors des visites du soir, être accepté par un homme ivre portant une robe ouverte, propositions répétées et dérangeantes ; les femmes qui travaillent dans l’immobilier doivent souvent faire face à des clients inappropriés et parfois même agressifs.
La semaine dernière, Julie Saint-Laurent a reçu un appel dans la matinée. Dans un anglais approximatif, l’homme au téléphone a essayé de lui dire quelque chose, mais est devenu furieux lorsqu’il a vu que l’agent Engel & Völkers ne comprenait pas.
“Il m’a ensuite envoyé une photo de lui avec les jambes écartées, complètement dressées avec du sperme partout sur lui. C’était dégoûtant, ça m’a vraiment embarrassée”, a-t-elle déclaré.
Tout le monde a une histoire
Le témoignage de Mme St-Laurent s’apparente à celui de plusieurs autres agents immobiliers à qui Le Journal s’est entretenu ces derniers jours. Toutes les femmes que nous avons contactées se sont senties interpellées et toutes, sans exception, avaient une histoire comparable à raconter.
Ce problème, qui peut toucher les femmes de tous horizons, est exacerbé par le fait que les agents immobiliers doivent publier leur image et leur numéro de téléphone.
Cette semaine, l’agent immobilier Marie-Ève Grenon a été une fois de plus victime d’un comportement indécent. Au début de la nuit, un inconnu a commencé à lui envoyer des photos de ses parties génitales et lui a demandé de faire de même.
“Pas gros mais très travailleur”, lui a écrit l’homme, en envoyant d’autres photos de sa bite et des vidéos lubriques.
«Ce sont des pervers», fulmine la maman, qui représente la bannière Proprio Direct. Je suis une fille super indépendante et j’en suis fière. Mais quand cela arrive, je me sens vulnérable et j’ai peur pour ma sécurité. Cela me prive d’une partie de mon autonomie. »
Julie Saint-Laurent et Marie-Eve Grenon ont porté plainte auprès de la police de Terrebonne, qui espère traduire les hommes en justice (voir autre texte).
De plus, il semble être une pratique courante pour les femmes dans ce milieu d’être accompagnées lors d’une visite avec un client seul. Lorsque cela n’est pas possible, les agents partagent presque toujours leur position GPS ou l’adresse du lieu visité avec leurs proches à titre préventif.
La jeune agente Shanie Gosselin a même une entente avec son mari qui l’accompagne dans toutes ses visites en soirée.
« Mon copain se gare dans la rue au cas où et reste tout le rendez-vous. Une fois, j’ai rencontré un homme en robe de chambre ouverte et il n’a même pas pu se lever à la fin de la réunion, il était tellement ivre. Je reçois aussi régulièrement des coups de pénis. »
Attaques physiques
Une agente immobilière québécoise très connue et active, Patricia Deguara de RE/MAX se souvient, entre autres, d’une visite qui aurait pu virer au cauchemar il y a quelques années. Lorsqu’elle a marché sur la propriété qu’elle devait montrer, le client l’a attrapée par la gorge et l’a violemment poussée contre le mur.
“J’ai alourdi nerveusement les broches de ma clé de voiture et j’ai miraculeusement réussi à déclencher le système d’alarme. Cela m’a permis de m’évader. »
Basée à Griffintown, Montréal, l’agente immobilière Edith Bourret a également vécu une situation similaire au cours des dernières années. Alors qu’elle exhibait une de ses propriétés, son client, un homme de grande taille, s’est mis en travers de son chemin alors qu’ils étaient dans la cuisine.
“J’étais coincé entre deux comptoirs et il a commencé à m’approcher discrètement”, se souvient l’agent immobilier RE/MAX. J’ai réussi à me mettre sous ses bras et à m’échapper. »
Comme d’autres agents chevronnés, Mme Bure se fait un devoir d’avertir chaque nouvel agent qu’elle embauche dans son équipe afin qu’il reste vigilant.
“J’ai toujours mes antennes allumées, même si je m’ennuie à le faire.” J’ai toujours une préoccupation en tête, principalement pour les jeunes qui débutent. »
QU’ONT ILS DIT
“Parce que notre image est accessible, certains hommes se chargeront de nous harceler et de nous utiliser comme un fantasme. Mes homologues masculins n’obtiennent jamais ces choses. »
– Marie-Yves Grenon
“Nous ne pouvons plus accepter cela. Au début, je ne voulais pas dénoncer, je ne voulais pas entrer là-dedans, mais ensuite j’ai pensé que si nous signalions tout le temps, ces gars-là commenceraient à avoir plus peur. »
–Julie Saint Laurent
“Un client m’a appelé une fois sur Facetime et m’a montré son pénis alors qu’il était dans des toilettes publiques. Il a agi comme si c’était un appel de poche. »
– Édith Bure
Agence photo QMI, Marcel Tremblay
“Des hommes m’appellent pour me dire qu’ils se masturbent en regardant ma photo, ça arrive souvent”
–Patricia Deguara
« Vous ne savez jamais à qui vous allez. Est-il un tueur en série ? Violeur? Malade mental? Je me sens toujours vulnérable quand je suis seule avec des clients et je ne leur tourne jamais le dos. »
– Shanie Gosselin
L’envoi d’images obscènes est un crime
Envoyer des photos de vos organes génitaux à quelqu’un sans son consentement est une infraction criminelle pouvant entraîner des peines d’emprisonnement, a indiqué la police de Terrebonne, qui a lancé deux enquêtes après des plaintes d’agents immobiliers.
“Nous prenons cela très au sérieux et enquêterons comme nous le ferions pour une fraude ou une agression”, a déclaré le capitaine Benoit Bilodeau, porte-parole du service de police.
Contrairement à la croyance populaire, le Code pénal prévoit des peines pour les “communications indécentes” telles que les photos d’organes génitaux.
Aux termes de l’article 372 (2), une infraction est commise lorsqu’une personne, dans l’intention d’alarmer ou d’importuner une personne, lui envoie un message obscène par tout moyen de communication.
I Audrey Roy-Cloutier Conférencière
Prison pour certains
Entre 2015 et 2021 seulement, le ministère de la Justice a porté plus de 5 000 accusations en vertu de ce seul paragraphe. Alors que la plupart des affaires se terminent par des peines plus légères, comme l’emprisonnement, une amende ou une mise à l’épreuve, une cinquantaine de personnes se retrouvent derrière les barreaux pour un tel acte, selon les statistiques du ministère.
Le directeur de la procédure et des poursuites pénales (DPCP) exhorte toute personne qui s’estime victime d’un tel crime à le signaler à la police.
« À l’issue de cette enquête, un dossier pourra être porté à notre connaissance pour analyse afin de déterminer si une poursuite sera intentée et, le cas échéant, d’identifier les accusations à porter à la lumière des preuves recueillies », a expliqué I Audrey Roy- Cloutier, porte-parole du DPCP.
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