Elle n’avait jamais été aussi grande. Les abstentions ont atteint 52,49 % lors du premier tour des élections législatives de dimanche 12 juin, selon les résultats définitifs publiés par le ministère de l’Intérieur. Sur les 48 953 984 électeurs appelés à voter, 25 696 476 ne se sont pas présentés. Le précédent record établi lors des élections législatives de 2017 (51,30 %) a déjà été battu.
De quoi vérifier, encore une fois l’expression éclairée que font les députés abstentionnistes du « premier parti de France ». Mais c’est loin d’être un bloc homogène. Tous ces électeurs n’ont pas les mêmes raisons de ne pas voter. Franceinfo répond à trois questions posées par l’ampleur de ce phénomène.
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1 Quel est le profil des abstentionnistes ?
Plus l’électeur est jeune, plus le risque de ne pas voter est grand. La majorité des électeurs de moins de 60 ans se sont abstenus dimanche, selon un sondage réalisé par Ipsos-Sopra Steria pour Radio France, France Télévisions, France 24, RFI et LCP. L’abstinence est particulièrement élevée chez les 18-24 ans (69%) et les 25-34 ans (71%). Il reste supérieur à la moyenne chez les 35-49 ans (59%), tandis que les 50-59 ans 52% ont évité les urnes.
Pour Vincent Tiber, chercheur en sociologie électorale à Sciences Po Bordeaux, cette participation était attendue : « De manière générale, on voit qu’avec le renouvellement des générations, on vote de moins en moins. C’est la génération du “baby boom” qui vote le plus, notamment parce qu’elle croit encore à la politique.” “La jeune génération est un peu lasse des élections et de la démocratie”, confirme Olivier Galand, sociologue et directeur de recherche scientifique honoraire à CNRS.
Une déclaration qui ne veut pas dire que “la société et notamment les jeunes sont dépolitisés”, estime Vincent Tiberge, interrogé par franceinfo. “Ils ne gênent plus.” Le sociologue Olivier Galand note la préférence des jeunes pour des “formes de protestation” comme les manifestations ou “l’affichage d’opinions sur les réseaux sociaux”.
La participation électorale varie également en fonction de l’origine sociale des électeurs. Or, selon le sondage Ipsos-Sopra Steria, une majorité d’électeurs des classes moyennes inférieures, populaires ou défavorisés se sont abstenus. Les Français, qui gagnent moins de 1 250 € nets par mois, sont ceux qui ont le moins voté (61 % se sont abstenus).
Cette combinaison d’âge et d’origine sociale est en faveur de la droite et d’Ensemble !, la coalition de la majorité présidentielle, selon Vincent Tiberge. “Emmanuel Macron a désormais une structure électorale qui ressemble à celle des Républicains, a-t-il relevé au niveau Nupes.”
2Comment expliquer ce rejet du vote ?
L’abstinence massive observée dimanche s’inscrit dans “une évolution qui a touché la plupart des sondages depuis les années 1980”, a déclaré à franceinfo Christelle Lagie, professeur de sciences politiques à l’université d’Avignon et spécialiste du sujet. De plus en plus d’électeurs passent leur tour, mais pas forcément à toutes les élections, ajoute Vincent Tiberge : “Le vote intermittent se développe de plus en plus.”
“On est de moins en moins sûrs que les gens vont bouger. Et les abstentionnistes ne sont pas les mêmes à chaque fois.
Vincent Tiberge, chercheur à Science Po Bordeaux
à franceinfo
Cette tendance peut s’expliquer par de nombreux facteurs. D’abord, “une méfiance croissante à l’égard des représentants politiques et une proposition qui ne satisfait plus les électeurs qui se sentent séparés de leurs élus”, estime Christel Lagie. Olivier Galand pointe la “fatigue démocratique” chez les jeunes. Il a relevé “le discrédit moral du personnel politique”. Une découverte qu’il a liée à sa recherche avec Mark Lazar, Une jeunesse plurielle, publiée en février 2022, dans laquelle 69% des 18-24 ans “croient que les politiques sont corrompus”.
Autre explication : l’inversion du calendrier électoral de 1997. L’élection des députés suit désormais toujours celle du président de quelques semaines, ce qui a contribué au désintérêt des électeurs pour les élections législatives, surtout lorsque leur candidat favori échoue. Le Palais de l’Elysée. “Lorsque les élections législatives sont utilisées pour déterminer qui gouvernera réellement, comme en 1986, 1993 ou 1997. [trois élections qui ont conduit à une cohabitation]on voit que le taux d’abstinence baisse significativement », a déclaré Vincent Tiberge.
Dans le contexte politique de 2022, cette forte abstention s’explique aussi par “l’absence de débat entre la présidentielle et les législatives”, explique le chercheur bordelais. “Il y avait une stratégie de la part d’Emmanuel Macron pour organiser une ‘campagne chloroforme’, comme le décrit L’Obs (un lien réservé aux abonnés), afin d’éviter la mobilisation et la division de l’électorat et de réduire le désastre contre le Camper ensemble ! . C’est peut-être intelligemment électoraliste, mais beaucoup d’électeurs n’ont pas bougé. Et cela est problématique.
3 Une augmentation de l’abstinence est-elle inévitable ?
L’ouvrage d’Olivier Galand fait le constat alarmant d’une « baisse de l’attachement des jeunes à la démocratie ». Pour le sociologue, une des explications de leur abstention pourrait être le manque de représentation des jeunes parmi les personnalités politiques. “Il faut plus de renouvellement”, a-t-il plaidé. Mais en plus de cet enjeu, il note que les jeunes dénoncent “une certaine impuissance du politique à changer les choses, notamment face à l’urgence climatique”.
Le retour des abstentionnistes au scrutin pourrait se faire “par l’instauration de la représentation proportionnelle, ainsi que le recours fréquent au référendum”, a suggéré Vincent Tiberge. Mais Christel Lagie estime que “la réforme technique (…) ne suffira pas” : “Elle inclut l’éducation à la politique. Nos dirigeants créent des écoles, comme Sciences Po, Polytechnique… Il faut éduquer nos concitoyens et leur donner les moyens de se forger une culture politique.” Le chercheur ajoute d’autres propositions : “renouvellement de la classe politique” et “limiter l’accumulation”. des mandats dans le temps ».
Ces traces de l’exécutif seront-elles suivies ? Rien n’est moins sûr. Lors de sa campagne présidentielle, Emmanuel Macron a proposé la formation d’une “commission des transports” chargée du “renouveau institutionnel”, et s’est prononcé en faveur de l’instauration de la “vraie” proportionnelle aux élections législatives. Mais il avait déjà promis une “dose de proportionnalité” en 2017 avant d’abandonner le projet lors de son premier mandat. “Notre première obligation collective est de réduire l’abstinence”, a déclaré Elizabeth Bourne en réponse à la participation de dimanche, selon Le Figaro. Mais le Premier ministre n’a pas précisé en quoi consisterait sa “réforme institutionnelle”, ni comment elle ramènerait les Français aux urnes.
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