France

comment les enseignants contractuels « comblent les trous » de l’Éducation nationale

« J’étais complètement plongée dans la nature. » Gaëlle, enseignante contractuelle depuis six ans, se souvient de sa première rentrée comme si c’était hier. “Ils m’ont demandé si j’étais libre la journée, j’ai laissé mes enfants à l’école et à 13h30 j’étais devant ma classe”, se souvient cet ancien ingénieur, qui s’est confié à franceinfo, mardi 30 août. Sans entretien d’embauche ni formation, Gaëlle s’est retrouvée face à 31 élèves de CM1 et CM2. “Un gamin m’a dit qu’il lisait un livre, alors c’est comme ça que je suis montée dans les wagons”, explique-t-elle. C’était une improvisation.

L’expérience de Gaëlle, de nombreux enseignants contractuels l’ont également vécue. Ces professeurs du premier et du second degré sont nommés annuellement sur la base d’un diplôme, mais sans concours, pour enseigner dans les zones en pénurie de titulaires. Et chaque année, ils deviennent de plus en plus nombreux. Dans le secteur public, leur nombre a presque doublé entre 2008 et 2021, atteignant près de 40 000 en France. Plus de 5% de l’effectif total.

La rentrée 2022 devrait facilement battre ce record. Dans un contexte de « pression de recrutement d’enseignants sans précédent », le ministre de l’Education nationale Pap Ndiaye a annoncé l’embauche de 3 000 contractuels supplémentaires. Les syndicats déplorent les conditions de travail difficiles liées à ce statut précaire. Une dizaine de ces malheureux enseignants nous ont raconté leurs expériences, parfois compliquées, au fin fond de l’éducation nationale.

L’aventure sous contrat commence presque toujours de la même manière. Après dépôt d’un CV sur la plateforme du Ministère ou à Pôle Emploi, ces diplômés de tous âges reçoivent un appel téléphonique les informant de leur nomination dans un ou plusieurs établissements. Un appel qui arrive souvent lentement à l’approche de la rentrée. « Nous sommes le 30 août, 11 h 16. Le retour anticipé est demain. Je n’ai aucune information”, s’est inquiétée Jennifer, jointe par téléphone. Au premier jour d’école, ce professeur d’espagnol sous contrat n’avait toujours pas reçu de devoir. L’année dernière, elle avait déjà eu la mauvaise surprise de passer d’un temps plein à un temps partiel. De quoi faire fondre ses revenus et raviver ses angoisses.

“D’année en année, vous ne savez pas à quelle sauce vous allez être mangé.”

Jennifer, enseignante contractuelle

chez franceinfo

Pendant ce temps, d’autres responsables du contrat contactés par franceinfo attendaient toujours une réponse. “Je ne sais toujours pas si j’aurai un travail, personne ne m’a appelée”, s’inquiétait Linda dès mardi. A juste titre : au matin de la rentrée, elle n’avait toujours pas été contactée. Déjà en 2021, ce professeur contractuel de mathématiques et d’arts plastiques en Ile-de-France a dû patienter jusqu’en octobre pour enfin bénéficier d’une nomination post-retraite, malgré dix ans d’expérience. “On bouche les trous”, résume Lionel, un autre entrepreneur.

(JEREMY LUCHANI / FRANCEINFO)

Eloi*, lui, était encore déconnecté du Rectorat mardi, alors qu’il devait débuter le lendemain dans un établissement. “Je n’ai pas de contrat, et quand j’appelle le cabinet du rectorat, je reçois un message vocal disant qu’ils sont fermés jusqu’au 14 septembre”, lâche le professeur d’histoire-géographie, qui a finalement signé son contrat mercredi, quelques jours avant les professeurs. revenu. L’année dernière n’était pas meilleure. « On m’a proposé un poste dès le premier jour d’école et on m’a demandé d’enseigner aussi le français. » Situation inacceptable pour les syndicats. “Il faut accepter qu’un enseignant salarié ne puisse pas être devant une classe pendant vingt-quatre heures”, a déclaré Sophie Venetti, secrétaire générale du Snes-FSU.

Sans pouvoir prévoir, les enseignants contractuels arrivent souvent dans leur établissement avec rien d’autre que leur cartable pour commencer à travailler. Mélissa*, enseignante avec ce statut depuis un peu plus de quatre ans dans le Puy-de-Dôme, décrit une forme de “rush” suivi d’un sentiment de “solitude” lorsqu’elle se remémore son premier jour de classe. « J’étais seule devant un groupe de BTS, rien n’était mis en place pour m’accueillir, déplore-t-elle. Je n’avais même pas accès à l’ENT ce jour-là [Environnement numérique de travail] tout de suite et je n’ai pas forcément de contact avec les professeurs.”

Au début, “on est un peu lâche dans l’arène”, abonde Linda. Elle se souvient des débuts compliqués il y a onze ans. “J’avais rendez-vous avec un inspecteur : ils ne m’ont même pas demandé si je savais comment faire une opération”, s’indigne-t-elle. Sans formation préalable, l’enseignant alors novice apprend sur le tas les spécificités du métier, comme « savoir gérer un groupe » ou encore « comment faire un plan de classe ».

Les premiers jours d’un contrat sont souvent synonymes d'”improvisation” pour les contractuels qui se sont précipités pour remplacer les professeurs absents. “Ces professeurs que nous remplaçons n’ont pas forcément le temps de nous envoyer quelque chose, explique Gaëlle. Alors au début on cumule parfois soirées et soirées de boulot pour se rattraper.”

« J’ai demandé de l’aide. Mes supérieurs ont ri, ils m’ont dit : « Passez votre chemin !

Julie, enseignante contractuelle à Toulouse Academy

chez franceinfo

Pour la première fois cette année, des enseignants contractuels ont été invités par leur presbytère à une formation quelques jours avant la rentrée sur arrêté du ministère de l’Éducation. Au programme : quatre jours d’apprentissage des bases du trading et plusieurs simulations. “Nous sommes très heureux que cela soit enfin mis en place, nous le réclamions depuis longtemps”, s’est félicitée Dorothe Crespin, déléguée nationale à l’Unsa Education. Une formation insuffisante, juge pour sa part Sophie Vénétitay : “C’est illusoire de croire qu’on peut devenir enseignant en seulement quatre jours.”

Par ailleurs, le ministère, contacté par franceinfo, rappelle que tout au long de l’année les salariés contractuels peuvent, “comme tous les autres salariés”, s’inscrire à une formation. Au premier degré, dix-huit heures de formation obligatoire sont dispensées à l’ensemble du personnel enseignant. Mais en fait, de nombreux entrepreneurs interrogés ont signalé des difficultés à trouver du temps pour la formation. “Les restaurants n’ont pas forcément le temps de nous accueillir”, explique Gaëlle. Parfois, il faut se déplacer à plus d’une heure de chez soi, c’est compliqué.'”.

Une fois lâchés, sans filet de sécurité, dans la grande machine de l’éducation nationale, les enseignants contractuels se sentent souvent un peu seuls. « Nous sommes dans une famille de codes, et dans cette famille il y a un intrus. L’interprète est un intrus”, a témoigné Angel*, professeur d’arts visuels qui enseigne en tant qu’interprète depuis plus de dix ans.

Linda se souvient de son année 2021, au cours de laquelle un contrat l’obligeait à ne passer que sept heures par semaine dans un établissement. “Je voyais très peu mes collègues, a-t-elle confié. On a l’impression qu’on n’est pas intégré, qu’on ne fait pas partie de l’équipe.” Pendant un court laps de temps, ‘les professeurs n’essayent pas trop de nous parler parce qu’ils savent qu’on ne sera pas là longtemps », ajoute Gaëlle. Parfois, cela va encore plus loin : certains enseignants plus qualifiés « refusent d’accueillir » les enseignants mécontents ou aménagent eux-mêmes « des zones séparées dans la salle des professeurs », selon plusieurs contractuels.

“Dans la salle des professeurs, il y avait ceux qui avaient le droit de s’asseoir sur les chaises et les autres. Nous, les contractuels, nous sommes restés debout.”

Benoit, enseignant contractuel à l’académie de Grenoble

chez franceinfo

Ces mésaventures à répétition ne doivent pas cacher de nombreuses expériences réussies. “L’équipe pédagogique m’a tout de suite pris sous son aile pour me former et me conseiller”, raconte Eloi*, contractuel de la région lyonnaise. Un enseignant expérimenté est même devenu son professeur « en son temps », dit-il. Il faut dire que les conditions de travail, parfois difficiles dans certains établissements, tendent à souder les enseignants. “Au collège, tout le monde est dans le même bateau”, note Benoit. Dans ces conditions, il n’y a plus de différence ni de concurrence.

* Le prénom a été changé à la demande de la personne concernée.