France

Diplômé refusé partout | Discriminé malgré la « grâce » judiciaire ?

Un diplômé de la NRA, qui a commis des délits mineurs chez les jeunes, continue de recevoir des refus de la police

Posté à 5h00

Carolyn Touzin La Presse

En théorie, tous les corps de police recherchent des candidates comme Véronique*.

Diplômée de l’École nationale de police du Québec (ENPQ), la trentenaire détient une maîtrise en criminologie en plus d’avoir œuvré comme intervenante psychosociale auprès de populations vulnérables.

Pratiquement personne n’en veut.

Véronique a eu de sérieux problèmes de toxicomanie qui l’ont amenée à la rue. À l’époque, à peine entrée dans l’âge adulte, elle commettait des délits mineurs pour acheter de la drogue. Elle était en “survie”. Il s’agit d’infractions punissables par procédure sommaire (moins graves que les actes criminels).

Depuis qu’elle a terminé l’ENPQ l’an dernier, elle a postulé à sept postes de police. Il y avait des entretiens d’embauche partout. Mais sa candidature n’a été retenue nulle part, à une exception près où le processus s’est terminé brutalement.

Les démissions surviennent alors que plusieurs forces de police se bousculent pour pourvoir les postes vacants. Les experts prédisent même une pénurie d’agents pendant plusieurs années.

Véronique est sobre depuis 16 ans. Elle est fière d’en être sortie.

Mon expérience de vie est un atout car j’ai pu me lever. Cela m’a apporté une grande ouverture d’esprit et de l’empathie.

Véronique

Une carrière qui ferait d’elle une bonne policière, pense-t-elle. A condition d’en avoir la chance.

Lors des entretiens d’embauche, elle mise sur la transparence car c’est ce qu’attend la police ; qu’ils sont honnêtes et intègres, souligne-t-elle.

Fait important : Véronique a reçu une suspension de son casier judiciaire (appelée « pardon »). Autrement dit, les informations contenues dans son casier sont devenues inaccessibles sauf dans des circonstances bien précises. La police peut toujours découvrir ses antécédents lorsqu’elle mène une enquête de sécurité.

Après avoir obtenu le « pardon », elle est acceptée en techniques policières au Cégep John-Abbott, puis à l’ENPQ.

Enquêteur à la retraite de la Gendarmerie royale du Canada et enseignant à John-Abbott, Joe Tomeo ne tarit pas d’éloges sur son ancien élève. « J’en prendrais 30 comme elle dans ma classe. Elle était très sérieuse, très bonne et vraiment déterminée”, raconte celui qui a consacré 28 ans aux enquêtes antidrogue. Il a du mal à comprendre pourquoi personne ne lui donne sa chance.

“J’ai vu des victimes d’héroïne tout au long de ma carrière. Pour survivre, vous faites des choses que vous ne feriez pas si vous n’étiez pas toxicomane, explique le policier à la retraite. Elle est sobre depuis 16 ans. Elle a gagné sa bataille. Elle mérite d’être applaudie. »

La recherche de “candidats humains”

“Nous vivons dans une société qui devrait croire en la réhabilitation. C’est le fondement même de notre système de justice, et pourtant on ne lui laisse aucune chance”, déplore la policière à la retraite Cindy Walford.

Mme Walford a travaillé dans la première unité de police en santé mentale du Québec lorsqu’elle travaillait au Service de police métropolitaine de Longueuil. Elle a rencontré Véronique alors que cette dernière multipliait les démarches pour trouver un emploi.

Aux yeux des deux policiers à la retraite, nul doute que Véronique ferait un bon policier. “Avec son expérience, elle peut certainement être un atout”, déclare M. Tomeo, qui a participé à d’importantes opérations de police internationales.

Je trouve tellement incompréhensible qu’après tous ses efforts elle se retrouve à huis clos alors que toutes les forces de police recherchent des candidats humains capables de travailler avec des personnes vulnérables.

Cindy Walford, policière à la retraite

Véronique a commencé à se droguer lorsqu’elle était adolescente. Elle est rapidement devenue accro aux drogues dures. À seulement 16 ans, elle s’injecte de l’héroïne.

“J’ai une bonne expérience avec des parents aimants. Je suis allé à mes cours. J’écoutais mes parents, raconte l’institutrice privée. Ils soupçonnaient que je consommais, mais ils n’ont pas réalisé que j’étais coincé. »

La jeune Véronique termine ses études secondaires mais tombe par hasard au cégep. Son addiction à l’héroïne est forte. Il finit à la rue. La chute est brutale. Elle y restera cinq ans.

Véronique fait des allers-retours en garde à vue pour des délits mineurs (pas de délit contre la personne, précise-t-elle). Au cours de son dernier passage derrière les barreaux, elle a réalisé : « Soit je meurs dans la rue, soit je m’en sors. »

Elle a décidé de sortir. « J’ai eu la chance d’avoir le soutien de mes parents. Elle a pu se sevrer de l’héroïne. Et ça ne s’est pas reproduit.

Désir : aider les autres

Pendant ses cinq années dans la rue, les patrouilleurs l’abordaient souvent dans son squat pour l’interroger sur ses besoins et parfois ils l’arrêtaient pour des délits mineurs. “Avec le recul, je suis reconnaissante”, dit-elle. En faisant leur travail, ils m’ont beaucoup aidé. »

Véronique pourrait imaginer se joindre à une équipe de policiers spécialisés en santé mentale ou en itinérance. “Je veux utiliser mon expérience pour redonner à la société, pour aider les autres”, dit-elle.

La jeune femme ne pensait pas que ce serait facile.

Je savais dès le début qu’il me serait difficile d’entrer dans cette profession à cause de mon casier judiciaire.

Véronique

Elle a dû attendre la radiation de son casier judiciaire (cela a pris cinq ans) avant de pouvoir s’inscrire à l’ENPQ**. Elle a donc complété un baccalauréat en sécurité et études policières, puis une maîtrise en criminologie à l’Université de Montréal (UdeM), avant d’accéder enfin aux études de ses rêves.

Le directeur de son mémoire de maîtrise, Rémi Boivin, professeur à l’École de criminologie de l’UdeM, se souvient d’elle comme d’une bonne élève. Il ne savait rien de son passé, mais il se souvenait de ses qualités humaines.

« C’est tellement dommage qu’elle ait été si rejetée, a répondu le professeur, mais ce n’est pas surprenant. La police se concentre trop sur les résultats scolaires des candidats et pas assez sur leurs expériences de vie, explique-t-il.

«C’est un gros manque de formation policière», dit le professeur, qui a lui-même travaillé au service de police de Montréal. De cette façon, les policiers sont privés de candidats aux profils atypiques qui pourraient enrichir leurs rangs, dit-il.

“Si vous croyez vraiment à la réhabilitation, conclut Véronique, je suis l’exemple que notre système fonctionne.” »

La Sûreté du Québec (SQ) déclare ne pas pouvoir commenter des cas particuliers. Un candidat dont le casier judiciaire a été suspendu est-il automatiquement exclu du plus grand corps policier du Québec? “Ce n’est pas un critère d’exclusion. C’est au cas par cas, explique sa porte-parole Anne Mathieu. Une évaluation complète du candidat est effectuée. »

Une personne graciée doit-elle en parler comme l’a fait Véronique lors de son entretien d’embauche ? « C’est toujours bien de jouer cartes sur table, explique le lieutenant de la SQ. Non seulement dans la police, mais dans tout entretien d’embauche, l’honnêteté est préférable. »

* Veronica a demandé l’anonymat, craignant de détruire ses chances d’être embauchée par un service de police si elle témoignait à visage découvert.

** N’avoir été reconnu nulle part coupable d’un acte ou d’une omission qualifié de crime par le Code pénal est l’une des conditions minimales pour travailler comme policier, selon la police. Toutefois, un demandeur qui a été reconnu coupable d’une infraction pour laquelle il a obtenu une grâce administrative (grâce) ou une absolution conditionnelle ou…